A. Pignataro, « Exclusion sociale et pratiques de résistance des végétariens »

Invitée par F. Burgat et J.-F. Nordmann, Agnese Pignataro a présenté un argumentaire en faveur de l’existence d’une certaine « végéphobie » en France, l’exclusion sociale des végétariens y étant plus prégnante que dans les autres pays européens (notamment l’Italie) et générant en retour des pratiques de résistance à ce processus latent.

L’espace public reproduit et légitime des exclusions sociales : loin d’être un espace neutre, c’est le lieu du pouvoir de la norme et des violences imposées à ceux qui sont en infraction à celle-ci. Handicapés, enfants, immigrés, végétariens : ce sont là les acteurs « anormaux », « hors la norme » qui défient le paradigme en place. Le comportement alimentaire fait irruption dans l’espace public dans la mesure où il ne relève pas d’une matière purement privée, mais est le lieu d’un ensemble complexe de normes, telle que la santé, la tradition culturelle, la religion, l’éthique et la politique. Adopter un comportement alimentaire, c’est véhiculer ou non son adhésion aux valeurs partagées par la société de référence : le comportement alimentaire est par là le terrain privilégié de la confrontation des différentes appartenances culturelles et idéologiques, des différentes visions du monde adoptées par les individus qui appartiennent à la société. Le végétarisme semble impliquer, de fait, une certaine exclusion sociale : l’acte végétarien consiste en une infraction délibérée et provocatrice à l’encontre des normes réglant le comportement alimentaire de la société occidentale actuelle. En effet, l’alimentation carnée est considérée comme la norme, laquelle s’appuie sur un faisceau d’arguments se renforçant mutuellement (on pense ici au « tout de l’obligation », concept développé par Bergson dans les Deux sources de la morale et de la religion) : ainsi de l’argument selon lequel la chair animale est la source de nutriments nécessaires à la santé, ou celui qui affirme le caractère incontournable de l’élément carné dans notre tradition gastronomique (la viande fondant l’identité culturelle du groupe social) ; on trouve encore l’argument religieux et culturel de la prescription de la consommation carnée par Dieu, ainsi que la thèse selon laquelle manger les animaux symbolise la dignité de l’être humain. La personne végétarienne ne se conforme pas à ces normes et n’adhère pas à ces arguments.

Cette non-conformité n’est pas sans conséquence mais entraîne des difficultés dans l’espace public. Ainsi les végétariens n’ont-ils pas accès à des repas équilibrés dans les structures publiques (cantine, restauration collective, etc.) et sont-ils privés des informations nutritionnelles adéquates (le végétarisme étant fermement déconseillé par les instances officielles). Dans la sphère privée, le végétarien rencontre encore des difficultés relationnelles : le mépris des non-végétariens est courant, et la personne peut être considérée comme extrémiste ou sectaire ; on ne cesse de souligner son extravagance. A. Pignataro relève la récurrence de ces phénomènes et fait un pas de plus : elle les inscrit comme éléments d’un véritable système de discrimination. Il s’agit de passer d’une simple coordination d’éléments isolés et en eux-mêmes relativement inoffensifs, pour les subordonner de manière systématique dans un ensemble cohérent qu’on peut appeler la « végéphobie », terme qui entretient une parenté explicite avec la xénophobie ou l’homophobie (de la même manière que l’antispécisme s’est construit en référence au sexisme et au racisme).

Selon A. Pignataro, la végéphobie serait bien institutionnelle, comme la sphère de la santé et celle de la lutte contre les sectes en témoignent.

Considérons en premier lieu la sphère de la santé. Le PNNS (Programme National Nutrition Santé) définit la politique nutritionnelle officielle de l’Etat français. Il s’agit de diffuser une information simple, claire et exhaustive à destination de la population générale. Le PNNS sert d’instance de référence pour l’ensemble des professionnels concernés au sein du domaine de la santé ainsi que dans celui de la restauration collective. A. Pignataro pointe des contradictions : alors que le PNNS affirme que le choix alimentaire individuel est un acte libre qu’il convient de comprendre à l’intérieur du contexte culturel et social propre à chacun, le matériel qu’il diffuse est loin d’être neutre. Ainsi, le PNNS soutient que les régimes végétariens font courir des risques pour la santé : le régime végétalien « rend très difficile la couverture des besoins en acides aminés indispensables, en fer, en calcium et en certaines vitamines. Le suivi d’un régime végétalien à long terme peut faire courir des risques pour la santé, notamment pour les enfants ». Les brochures destinées aux adolescents affirment encore : « Tu es végétarienne ? Parles-en à l’infirmière ou au médecin scolaire, ou à ton médecin de famille. Tu as peut-être besoin d’une supplémentation en fer. Et le végétalisme ? Ne suis surtout pas ce régime, tu aurais de graves déficiences non seulement en protéines mais aussi en fer et en calcium ! ». Quant aux femmes enceintes, elles « doivent absolument consulter leur professionnel de santé ». En France, toute femme enceinte végétalienne s’adressant à son médecin traitant, loin de recevoir des conseils pour que son suivi soit correct, ne s’expose qu’à l’exhortation de reprendre un régime carné. Les autorités françaises ne répondent pas si on leur écrit pour leur demander leurs sources concernant la dangerosité du régime végétalien. En outre, les études scientifiques internationales qui démontrent que le régime végétalien est adapté à tous les âges de la vie ne sont pas reconnues par le ministère de la santé français. A. Pignataro montre qu’il n’en est pas de même en Italie : le ministère de la santé italien reste neutre et ne professe pas de jugement discriminant à l’encontre des végétaliens ; les bibliographies contiennent des études américaines, dont l’Association américaine de diététique, la plus grande association de professionnels de l’alimentation et de la nutrition au monde dont les conclusions sont les suivantes : « Les régimes végétariens menés de façon appropriée sont bons pour la santé, adéquats sur le plan nutritionnel et bénéfiques pour la prévention et le traitement de certaines maladies. Les alimentations végétariennes bien conçues sont appropriées à tous les âges de la vie, y compris pendant la grossesse, l’allaitement, la petite enfance, l’enfance et l’adolescence, ainsi que pour les sportifs ».

Concernant la politique antisectaire, A. Pignataro constate que des attaques sont menées contre le végétarisme sur le front de la prétendue lutte contre les dérives sectaires. En effet, les régimes végétariens sont mentionnés dans la mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires. Dans le rapport de 2009 sont affirmés les liens existant entre la nutrition et les risques sectaires, et les régimes alternatifs tels que le végétalisme et le véganisme sont considérés comme porteurs de risques. Or le lien entre ces pratiques alimentaires et le monde des sectes n’est jamais argumenté. C’est jusqu’au militantisme animaliste lui-même qui est pointé du doigt comme potentiellement sectaire. Dans le cadre de la protection des mineurs contre les dérives sectaires, le rapport préconise de surveiller étroitement les mineurs contraints par les idéologies de leurs parents à une alimentation carencée : cela constituerait un indice du risque de dérive sectaire. A. Pignataro montre que le vocabulaire employé, qui est celui de la violence et de la contrainte, est inadéquat et discriminant : en effet, toute éducation ne se fait- elle pas sous l’aune d’une certaine contrainte ? Pourquoi l’enfant végétarien serait-il manipulé mentalement et violenté, tandis que l’enfant à qui l’on impose de la même manière un régime carné ne le serait pas ? N’y a-t-il pas contrainte quelles que soient les habitudes alimentaires ? L’éducation est toujours empreinte de passivité : le parent exerce un ascendant sur l’enfant qu’il éduque. L’Etat reconnaît que tout enfant jouit du droit d’accéder à une éducation conforme aux vœux de ses parents, à condition que cette éducation n’entre pas en contradiction avec l’intérêt de l’enfant, c’est-à-dire qu’elle ne porte aucun préjudice à sa santé physique ou mentale. On comprend dès lors difficilement en quoi le régime végétarien est ainsi pointé du doigt par la politique antisectaire.

A. Pignataro tâche ensuite d’analyser le sens symbolique de ces pratiques d’exclusion sociale. Selon elle, il faut interpréter ces stratégies discriminantes comme des micro-gestes d’expulsion idéale d’une communauté humaine dont l’élément fondateur fort est la consommation des animaux. Le refus de se nourrir de la chair des animaux, et donc de ne pas tuer les animaux, renvoie à une critique des relations de pouvoir que la communauté humaine entretient avec les animaux non-humains. Par ce refus, les végétariens s’excluent symboliquement de la société, en même temps que la société elle-même confirme cette exclusion et la renforce en retour. Comme la valeur assignée à la viande en fait un élément normalisateur et culturel, les végétariens subissent une dépréciation dans l’imaginaire collectif.

A. Pignataro énonce les différents arguments qui font du régime carné la valeur qui structure notre appartenance à la société. La viande évoque l’élément animal biologique de l’être humain et symbolise le lien que ce dernier entretient avec la nature ; l’alimentation carnée est le comportement qui marque l’adhésion des hommes à la chaîne alimentaire, qui a valeur d’impératif moral. Puisque les animaux se mangent entre eux, les hommes doivent faire de même. Autre argument, qui s’empare d’une croyance irrationnelle répandue et ancestrale : la consommation d’un aliment implique l’incorporation de ses propriétés ; c’est pourquoi l’imaginaire social confère aux végétariens des caractères négatifs propres aux végétaux (le végétarien est végétatif, lent, non dynamique, son teint n’est pas coloré en raison de l’absence du sang animal). L’existence végétarienne est contraire à la nature et à ses lois ; la pratique végétarienne consiste dans la négation de l’animalité que la pensée humaniste accepte d’accorder à l’humain. Le végétarisme est une utopie mortifère qui nie le fait de ce que signifie vivre pour l’animal que nous sommes. Le végétarien veut avoir le ventre propre : il se place en dehors et au-dessus du monde animal ; au contraire, le carnivore assume totalement sa proximité fondamentale avec l’animal puisque son corps est constitué de la même substance que ce dernier et qu’il est soumis au même régime que lui. La pratique carnée nous rappelle humblement que nous sommes des animaux. Dans le même temps, et de manière assez ambiguë, l’alimentation carnée est aussi le caractère distinctif de la sortie de l’espèce humaine de l’état de nature. Adopter l’alimentation carnée, c’est déclencher le processus d’hominisation, et c’est entraîner la séparation de notre lignée d’avec celle des grands singes. L’adoption de la nourriture carnée a joué un rôle déterminant dans le processus d’hominisation : ainsi l’attitude bipède et cérébrale, ainsi que l’attitude de coopération, ont-elles été favorisées par la chasse.

Les végétariens sont donc exclus de l’humanité, et le refus de la viande marque l’écart de l’appartenance sociale : leur condition est asociale et proprement inhumaine. En effet, le partage de la viande est un élément central en ce qu’il assume la fonction de connecteur social. Manger de la viande, c’est procéder à un partage, et transformer la mise à mort en lien social. Le partage, issu du sacrifice antique, est une distribution qui suit des règles précises et complexes illustrant la hiérarchie du groupe : dans la cité-Etat, chaque citoyen reçoit une part de viande qui illustre sa catégorie sociale ; les non-citoyens (esclaves, métèques, femmes) ne participent au repas que sous certaines conditions. Le végétarisme apparaît donc comme un refus de l’ordre social lui-même : c’est décider de ne pas accomplir l’acte le plus important de la religion politique. Aujourd’hui, ce sont des normes informelles et laïques qui règlent la consommation de viande : la viande est biologique pour les riches, de moindre qualité pour les autres ; le symbolisme patriarcal est toujours prégnant (la viande rouge est de préférence masculine, les femmes choisissant les viandes blanches ; l’homme végétarien est désigné comme moins viril, efféminé). Le végétarisme s’accompagne d’une remise en question des structures politiques qui fondent cet usage symbolique de la viande : être végétarien, c’est tout aussi bien être un contestataire de l’ordre établi. La pratique végétarienne suggère une déviance implicite par rapport aux normes sociales. Le refus de partager la viande est celui de partager la culpabilité latente de la mise à mort. L’exclusion dont sont victimes les végétariens dans la restauration collective est la reproduction d’une exclusion symbolique hors de la communauté politique et de celle de l’espèce.

A. Pignataro conclut son exposé par l’analyse d’une manifestation politique de la désobéissance à la norme carnivore : la Veggie Pride apparaît comme un moyen de reconquête de l’espace public. Le propre des pratiques de discrimination est de conduire les discriminés à intérioriser la discrimination, à considérer comme normal et justifié le traitement différent qu’ils subissent. La Veggie Pride permet dès lors de contrecarrer ce processus, et de manifester publiquement l’existence dans la société de personnes qui vivent tout en refusant de tuer, et qui revendiquent leurs droits de citoyen et ceux des animaux dont ils sont les porte-parole. Il ne s’agit pas de prosélytisme, mais de manifester publiquement l’existence de la végéphobie. Par la Veggie Pride, les végétariens montrent qu’ils résistent et persévèrent dans leur choix alimentaire. Ils affirment par là que ce régime n’est pas une simple préférence privée, mais un comportement politique. Les végétariens revendiquent leur personnalité humaine et sociale ainsi que leurs droits de citoyen. Ils contestent l’aliénation dont ils sont victimes en raison de leur geste de désobéissance contre la norme carnivore : ils résistent face à leur anéantissement social symbolique (analogue à l’anéantissement matériel réel des animaux), et sont fiers de leur geste de désobéissance. Par là, ils récupèrent l’existence sociale qu’ils avaient perdue.