Critique de la possibilité d’un non-préjudice

Certains penseurs légitiment l’exploitation animale dans le cadre d’une production et d’un élevage exempts de souffrance : quand bien même, de fait, ces conditions ne sont pas réunies (laissons de côté le problème de l’effectivité d’une telle mise en œuvre), en droit la consommation des animaux est acceptable puisque le problème n’est pas de tuer mais de faire souffrir inutilement.

L’un des arguments invoqués est que la souffrance animale est purement physique, et par là circonscrite dans le temps : si l’on mettait au jour des moyens susceptibles de tuer de manière indolore, ce ne serait pas seulement une partie de la souffrance qui serait épargnée, mais le tout de la souffrance, l’animal n’étant capable que de l’inconfort de son corps.

En revanche, lorsqu’il s’agit de passer à l’humain, l’argument ne vaut plus : non pas tant parce que l’homme connaît, outre la douleur physique, la souffrance morale (puisque celle-là même peut être évitée : il suffit de ne pas prévenir l’individu de sa mise à mort prochaine), mais parce que la sensibilité et la connaissance humaines sont poreuses et traversent les frontières de l’individu. L’homme n’est jamais seul mais il est avec, et prendre en compte la seule souffrance individuelle (qu’elle soit physique ou morale) serait manquer toute une dimension collective du mal-être. Qu’un ami tombe malade, et ce sont tous ses proches qui en sont affectés. Les membres de la collectivité souffrent parfois bien davantage que l’individu lui-même en proie au malheur.

La légitimation de l’exploitation animale se fonde donc, pour ces théoriciens, sur le renfermement sur soi de l’animal non-humain, lequel s’oppose à l’expansion formidable qui caractérise ses compagnons humains. Les deux modèles du bonheur que pense Rousseau dans toute son œuvre peuvent s’appliquer ici : l’animal est celui dont la mesure de sa sphère lui permet de se situer en son centre sans jamais rayonner alentours ; l’homme quant à lui, est plutôt centre de gravité, pôle de convergence, noyau à partir de quoi toujours il irradie. Le sort de l’animal est rassemblement dans une totalité clôturée et circulaire ; celui de l’homme se décrit bien plutôt comme une expansion, un redoublement de ses sentiments par ceux d’autrui.

Tuer un animal, si on le fait avec toutes les précautions nécessaires, ne causerait donc aucun mal : ni celui de l’individu mis à mort, ni celui de ses congénères qui selon ce raisonnement ne sauraient souffrir de la disparition du sacrifié.

Deux prémisses doivent donc être interrogées : 1) l’animal n’a pas de projet pour lui-même. Lui ôter la vie, si on le fait de manière indolore, ne saurait donc l’affecter en rien ni lui porter préjudice si le seul présent de sa mise à mort n’est pas douloureux et 2) l’animal ne se relie pas aux autres individus.

Le point 2) est difficilement acceptable. La vie sociale animale est indubitable, en tout cas chez les animaux supérieurs qui composent pourtant une grande partie de notre assiette. La relation mère-enfant est à cet égard exemplaire.

Le point 1) l’est tout autant. Toute action, si minime soit-elle, implique délibération et choix des moyens adaptés. Quand bien même l’horizon de l’animal serait limité (le prochain repas, la prochaine nuit), l’existence même de cet horizon suppose le projet.