De la contemplation à l’action

Dans Les Deux Sources de la morale et de la religion, Bergson distingue entre deux types d’émotion : l’émotion infra-intellectuelle, et l’émotion supra-intellectuelle, distinction qui renvoie à celle du statique et du dynamique. Ainsi oppose-t-il la doctrine des stoïciens avec la morale chrétienne : les premiers se proclamèrent bien « citoyens du monde » mais échouèrent à entraîner l’humanité avec eux. Cet échec s’explique par le caractère infra-intellectuel de l’émotion stoïcienne : l’émotion suit l’idée au lieu d’en être la source. Au contraire, la morale chrétienne est selon Bergson une émotion supra-intellectuelle, dans la mesure où l’enthousiasme précède la doctrine. L’intelligence est débordée par en bas et non par en haut, et l’efficacité de l’idée qui s’insuffle dans toutes les âmes provient de la puissance de l’émotion qui en est l’origine : « Cette émotion, ne fût-ce que parce qu’elle est indéfiniment résoluble en idées, est plus qu’idée ; elle est supra-intellectuelle » (page 85). Il faut que l’émotion pousse l’intelligence en avant malgré les obstacles pour que la volonté puisse être entraînée. Aucune fin ne peut s’imposer de manière obligatoire en tant que simplement proposée par la raison, une idée ne peut demander catégoriquement sa réalisation : seule l’émotion génératrice d’idées est susceptible d’entraîner la volonté et de générer l’action. Le gouffre entre représentation et action ne peut être franchi que par la force d’une émotion précédant l’idée. L’émotion superficiellement amenée après-coup par la représentation est inerte, dépourvue d’autorité motivationnelle. Seule la représentation nourrie par une émotion qui la précède et la fonde, est en mesure de nous insuffler les mobiles de l’action. En somme, l’émotion infra-intellectuelle ne nous fournit que des motifs rationnels ; et l’émotion supra-intellectuelle nous offre les mobiles nécessaires à tout passage à l’acte. La raison détachée de l’émotion est statique ; l’émotion qui gouverne la raison est dynamique.

Il y a probablement une part de vérité dans cette argumentation bergsonienne, et il s’agit donc d’en prendre acte dans le projet de persuasion d’autrui que les défenseurs des animaux entreprennent. S’en tenir au seul plan de l’argumentation rationnelle est peut-être infécond, et il faudrait l’appuyer sur le tuteur qu’est l’appel aux émotions. Mais l’inverse est sans doute vrai, et il faut rendre raison de l’appel au pathos à l’aide du raisonnement. Il semble impossible de découvrir qui de l’émotion ou de la raison est premier dans l’initiative motivationnelle. Il faut alors d’adopter une méthodologie pluraliste qui prend en compte la singularité de ses interlocuteurs et toujours mêler raison et sentiment, logos et pathos. J’ai tendance à penser que l’émotion est la pièce-maîtresse du passage à l’acte, et que les idées rationnelles ne sont que secondes, d’un point de vue logique comme chronologique. Ce fut mon cas, et l’exemple, autour de moi, de nombreuses personnes très bien informées mais pourtant indifférentes me conforte dans cette idée.