Éthique animale, J.-B. Jeangène Vilmer

Jean-Baptiste Jeangène Vilmer - Éthique animale


JEANGÈNE VILMER, Jean-Baptiste, Éthique animale, préface de Peter Singer, Paris, Presses Universitaires de France (collection « Éthique et Philosophie Morale »), 2008

Organisation générale de l’ouvrage

Le livre se constitue de deux parties : la première, intitulée Idées, est un compte-rendu documenté des différentes positions philosophiques adoptées à l’égard de l’éthique animale, à partir de l’antiquité jusqu’à l’âge contemporain. Il s’agit de montrer qu’il n’existe pas une éthique animale, mais que l’éthique animale est elle-même traversée par un débat permanent : il n’y a que des éthiques animales, et la question est justement de savoir quelle éthique animale choisir.

La seconde partie, Problèmes, se donne pour tâche d’exposer la diversité des problèmes qui se posent aujourd’hui dans notre relation à l’animal : de manière exhaustive, les différents rapports entre l’homme et les animaux sont décrits puis analysés (dans l’ordre : les animaux de consommation, les animaux de recherche, les animaux de divertissement, les animaux de compagnie, les animaux sauvages, et enfin les animaux de travail).

Les deux parties peuvent être lues dans l’ordre chronologique ; cependant l’auteur précise que la seconde partie est première d’un point de vue logique. La réflexion philosophique sur l’éthique animale est en effet convoquée par l’existence même de problèmes pratiques qui s’imposent et qui doivent être résolus. Comme l’écrit avec justesse Jeangène Vilmer, l’éthique animale est une éthique appliquée : elle part des faits et revient aux faits. Il ne faut jamais oublier le lien infrangible qui unit la théorie, dans sa plus grande abstraction, à la réalité la plus concrète : car la théorie n’est à proprement parler qu’une réaction à un état de fait. Les situations sont premières : elles fournissent la matière même de l’éthique animale.

Intérêt de l’ouvrage

Ce livre est intéressant à de nombreux titres, parmi lesquels figurent ceux-ci :

Il est extrêmement bien documenté au niveau des faits : les différentes situations auxquelles sont confrontées les animaux sont remarquablement bien expliquées. L’abondance des références scientifiques est garante de l’objectivité des descriptions. Il me semble très important de se confronter à la réalité factuelle : or cette réalité nous est cachée, soit que nous l’occultions nous-mêmes, soit qu’elle nous soit volontairement dérobée (à renfort de faux discours et de grands murs). Grâce à cet ouvrage, nous pouvons enfin savoir : il ne nous est plus permis de nous protéger sous couvert d’ignorance. Une fois que nous connaissons le sort réel des animaux que nous consommons de quelque sorte que ce soit (pour notre nourriture, notre divertissement, notre compagnie, etc.), nous devons y faire face : soit que nous continuions à nous murer dans notre indifférence, soit que nous réagissions enfin, nous sommes dans tous les cas devenus responsables.

Il souligne avec une grande clarté tous les mécanismes frauduleux que nous mettons en œuvre pour justifier l’exploitation animale : c’est ce que l’auteur appelle les stratégies d’exclusion. L’analyse des différents discours-alibis est particulièrement intéressante : en expliquant la marche de fonctionnement des nombreux alibis (historique, diététique, alimentaire, de la prédation, écologique, sportif, naturaliste, de la tradition, esthétique, économique, éducatif, etc.), l’auteur met à jour la multiplicité effrayante des stratagèmes par lesquels nous pouvons, avec une bonne foi illusoire, légitimer des pratiques qui sont pourtant en elles-mêmes évidemment condamnables. Il est assez étonnant de comprendre comment les hommes peuvent, d’une évidence première, passer à une évidence foncièrement contraire – et ce au moyen des discours-alibis qui justifient une position exactement inverse à la position adoptée spontanément.

Il a le mérite de poser la multiplicité des problèmes qui apparaissent dès lors que l’on s’interroge sérieusement sur ce que peut signifier concrètement l’éthique animale. La question des modalités d’action (cf. le chapitre 7 « Le terrorisme animalier ») est à mon sens décisive et j’y reviendrai dans un autre article. La question de l’objet de l’éthique animale est également très intéressante : l’animal n’existe pas et ne se manifestent que des animaux dans leur pluralité irréductible. Dès lors, que faire d’une telle diversité ? Le tracé des limites de ce que l’on entend par « animal » est fondamental : il permet de définir clairement l’extension de l’éthique animale (doit-on mettre en œuvre une considération morale pour les éponges et les vers de terre ?), définition qui passe nécessairement par la clarification des critères à l’œuvre dans la notion de statut moral.