Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, « Jusqu’où aller pour défendre les intérêts des animaux ? Ethique animale, violence et terrorisme »

Invité par E. Utria et D. Chauvet dans le cadre de la rencontre internationale Jusqu’où défendre les animaux ?, J.-B Jeangène Vilmer a argumenté, en accord avec un utilitarisme de la règle, en faveur d’un code moral qui ne contiendrait pas (en raison des conséquences globalement mauvaises) la possibilité de faire usage de la violence pour atteindre l’objectif de la défense des intérêts des animaux.

J.-B. Jeangène Vilmer commence par poser le constat de l’objectif commun qui, malgré les sensibilités opposées, réunit ceux pour qui la violence perpétrée envers les animaux est injuste et inadmissible : le mot d’ordre est le même quelles que soient les théories qui le sous-tendent, il faut améliorer la condition animale. L’objectif semble donc bien, à première vue, consensuel. Tout le monde s’accorde pour dire que la situation n’est pas juste et qu’il faut la changer. Mais prendre acte  de ce consensualisme ne doit pas faire perdre de vue deux grandes divergences :

La divergence quant à l’interprétation de l’objectif. Si l’objectif tel qu’il est prononcé de manière imprécise et générale semble le même (améliorer la condition animale), les interprétations irréductibles les unes aux autres qui en sont faites laissent apercevoir le véritable champ de bataille qui sous-tend l’apparence d’unification : que signifie améliorer la condition animale ? Faut-il cesser d’exploiter les animaux dans tous les domaines ? Cette option est celle de Best, Regan ou Francione, tous trois abolitionnistes. Pour l’abolitionnisme, le fait même d’exploiter pose problème. Ce n’est pas l’avis des well-faristes (dont Jeangène Vilmer est) pour lesquels le problème n’est pas l’exploitation en elle-même mais la manière d’exploiter. Il s’agit alors de faire cesser la souffrance et d’améliorer le bien-être. Certains well-faristes peuvent ainsi souhaiter l’abolition de l’élevage industriel et de la corrida, mais encourager la poursuite de certaines pratiques (expérimentation destinée à la santé humaine, élevages « bio », etc.). On voit donc que l’accord prétendu cache une division intestine : l’objectif n’est pas le même, bien que sa formulation générale laisse penser le contraire. C’est jusque dans le sein de l’abolitionnisme lui-même que se font face plusieurs tendances contraires : ainsi certains abolitionnistes sont-ils anti-well-faristes (l’amélioration du bien-être animal est un obstacle à l’abolition, puisqu’elle rend l’exploitation acceptable : réformer l’injustice, c’est la prolonger), tandis que d’autres pensent que le well-farisme est une étape intermédiaire, un moyen d’arriver à l’objectif final (l’abolition complète).

La divergence quant au choix des moyens. Comment s’y prendre pour atteindre l’objectif (qu’il soit interprété de manière abolitionniste ou well-fariste : la compréhension différenciée de l’objectif n’affecte pas la question des moyens) ? Jusqu’où aller pour défendre les animaux ? La question des moyens se pose pour les deux camps : si la cause n’est pas la même, la réflexion sur les moyens à mettre en œuvre est commune; elle n’est pas nécessairement un facteur de division entre abolitionnistes et well-faristes : la question des moyens est indépendante de cette césure première, et peut opposer les partisans du même camp. Faut-il se contenter de tracts, de communications radiophoniques et télévisuelles, de livres, d’affiches, de campagnes ? Ou faut-il aller plus loin ? Si tous les moyens s’avèrent insuffisants, doit-on in fine avoir recours à l’usage de la violence ?

Deux options sont possibles :

-          La non-violence par principe : pour les pacifistes, il ne faut pas faire usage de la violence, quels que soient les sujets et les conséquences. La doctrine pacifiste est de type déontologiste: les actes sont bons en eux-mêmes, indépendamment du contexte et des conséquences; ainsi, pour Kant, une action est bonne si elle est accomplie par devoir ou par respect pour la loi. De même que pour l’abolitionnisme déontologiste, l’exploitation est mauvaise en soi, la violence est à condamner en tant que telle pour le tenant du pacifisme déontologiste.

-          Le choix du moyen violent selon les critères utilitaristes : il ne s’agit pas d’exclure d’emblée la violence, dans la mesure où la non-violence n’est pas érigée en principe (pour des raisons religieuses ou philosophiques). Des droits ont été acquis grâce à des luttes sanglantes qu’on estime, a posteriori, légitimes. Les droits sociaux dont nous sommes fiers aujourd’hui sont nés dans la violence. Pour l’utilitarisme, les actions n’ont pas de valeur intrinsèque (l’action bonne est celle qui maximise le bonheur ou la satisfaction des préférences de l’ensemble des individus concernés) ni les lois morales ou obligations de valeur universelle. L’utilitarisme est en effet conséquentialiste : dès lors, la violence est légitime à condition qu’elle soit efficace, i.e qu’elle ait de bonnes conséquences.

J.-B. Jeangène Vilmer s’inscrit dans une perspective non-pacifiste, conséquentialiste et antispéciste : selon lui, la violence peut être défendue (comme dans le cas de l’intervention militaire en Libye), mais il convient d’examiner au cas par cas les conséquences. Le choix de la violence ne peut donc être un impératif général qui fait fi des situations particulières : il doit s’indexer sur une analyse précise du contexte et des conséquences prévisibles. Jeangène Vilmer est donc en désaccord avec S. Best, qui prône l’usage de la violence sans se poser la question de son efficacité, de manière quasi-aveugle.

J.-B. Jeangène Vilmer montre les difficultés d’interprétation qui sous-tendent le concept de violence. Chacun, en fonction de ses intérêts, a une définition différente de la violence. Ainsi l’ALF (Animal Liberation Front) se dit non violent et met un point d’honneur à le faire entendre, car il ne s’en prend qu’au matériel et non aux individus (ceux qui se réclament de ce mouvement n’ont jamais blessé ni tué personne). Mais, comme le montre Jeangène Vilmer, qu’un incendie n’ait fait aucune victime ne signifie pas qu’il ne soit pas violent : sinon, raser une maison en Palestine serait également non-violent. Que seuls les biens matériels soient visés n’exempte pas l’acte d’être qualifié proprement de violent. Jeangène Vilmer refuse l’euphémisation du terme de violence : selon lui, S. Best définit de manière arbitrairement restrictive (et intéressée) la violence en la réservant aux attaques des personnes.  Il faut partir de la violence au sens large : la violence, c’est l’exercice de la force (que cette force s’attaque aux biens ou aux personnes). Poser une bombe est un acte violent, même si elle ne fait pas de victimes. Il y a violence là où il y a contrainte par la force. Néanmoins il ne suffit pas d’en rester à cette conception étendue de la violence : car la violence est généralisée (ainsi que l’a montré Foucault), et on ne saurait condamner tous les types de violence au même degré. Il convient donc de faire une typologie des différents types de violence afin de savoir quelle violence est légitime (différence de nature entre les différents types de violence) et à partir de quel seuil une violence devient inacceptable (différence de degré pour un même type de violence, dont l’échelle peut varier).

Jeangène Vilmer montre que le problème est le même au sujet du terrorisme : chacun a, en fonction de ses intérêts, une définition différente de ce qu’est le terrorisme. Pour les scientifiques, les terroristes sont ceux qui volent les animaux et incendient les bâtiments ; pour les militants, les terroristes sont ceux qui travaillent dans les laboratoires et terrorisent les animaux. Il n’y a donc pas de définition consensuelle, ni de la violence, ni du terrorisme. On refuse de reconnaître d’être violent soi-même et on accuse les autres de l’être ; on refuse de reconnaître d’agir de manière terroriste, mais on accuse les autres de le faire. Tout est donc question de point de vue.

S. Best définit le terrorisme comme l’usage intentionnel de la violence physique contre des personnes innocentes pour défendre les buts religieux, économiques ou politiques d’une organisation. Jeangène Vilmer montre que l’utilisation du terme « innocent » n’est pas sans poser problème : qui décide qu’une personne est innocente ou coupable, et au nom de quel critère ? Al-Qaïda est convaincu d’être un combattant de la liberté, défendant des innocents contre des personnes coupables (les Américains qui soutiennent Israël) : si on conserve la définition de S. Best, il n’est plus possible de condamner de tels actes. Légitimer le terrorisme au nom de la prétendue innocence des uns contre la culpabilité des autres, c’est se condamner à devoir justifier les entreprises telles que celle d’Al-Qaïda. Jeangène Vilmer pointe donc son désaccord profond avec la définition de S. Best, trop biaisée en raison de cette notion d’innocence et de culpabilité. Il faut en rester au critère traditionnel du terrorisme : il y a terrorisme dès lors qu’il y a acte de violence contre des civils, avec l’intention de terroriser et de modifier le comportement. Cette définition est neutre : elle ne fait que décrire l’action, sans présupposer de manière axiologique que certains sont innocents et d’autres coupables.

Maintenant que cette clarification est faite, Jeangène Vilmer peut en venir au problème principal : l’usage de la violence est-il efficace pour défendre les animaux ? Il s’agit de faire un calcul utilitariste.

Les avantages de l’action violente. Les avantages résident tout d’abord dans le bénéfice direct de l’action : réduction de la souffrance animale, ralentissement de l’exploitation en raison des dommages infligés aux biens (un bâtiment incendié ne peut plus fonctionner correctement ; la vitrine d’un magasin de fourrure brisé entraîne la fermeture de ce dernier). Deuxièmement, le fait que les médias parlent de l’action violente (généralement pour la condamner et s’en indigner) permet d’offrir à l’opinion publique une occasion de s’interroger en découvrant la cruauté des expériences menées en laboratoire. Des scandales peuvent ainsi être révélés par ce biais.

Les désavantages de l’action violente. L’action violente nuit à l’image morale de celui qui en est l’auteur, et de manière indirecte à la cause qu’il défend. Elle a un effet pervers : les exploitants des animaux se servent des actions violentes pour décrédibiliser le mouvement tout entier. C’est une stratégie bien connue que de faire jouer au terrorisme animalier le rôle d’épouvantail : « Les buts et les tactiques extrêmes des activistes les plus durs doivent être totalement exposés au public […]. Le mouvement des activistes en faveur des animaux doit être présenté non seulement comme anti-science mais aussi comme étant responsable d’actions violentes et illégales qui mettent en danger la vie et la propriété, et comme une menace à la liberté du choix du public » (American Medical Association). Un amalgame est fait entre la violence de quelques-uns et le mouvement général (essentiellement modéré) : c’est là une arme explicite et couramment employée par les lobbys. Il s’agit de faire peur au grand public dont les dons financent les associations. Paul Ariès, dans Le retour du diable, fait usage de cette stratégie discréditante : ainsi y lit-on que les antispécistes défendent la bestialité et se rapprochent du satanisme ; végétarisme et nazisme sont également confondus. Dans Libération animale ou nouveaux terroristes ? Les saboteurs de l’humanisme, P. Ariès affirme que l’antispécisme a pour conséquence l’élimination des plus faibles (handicapés mentaux notamment). Il s’agit d’effrayer le grand public en dressant une image monstrueuse des défenseurs des animaux. Si cette littérature heureusement fort peu lue a un impact négligeable, elle est le symptôme d’un risque réel qu’il faut prendre en compte : la violence a un effet pervers, dans la mesure où les actions violentes de quelques-uns pour faire cesser la souffrance temporaire de quelques-uns retarde les réformes envisageables, en nuisant à l’image de la défense des intérêts des animaux. Jeangène Vilmer pense que ceux qui pourraient éventuellement partager le même objectif que ceux qui militent en faveur des animaux, en raison de ces actions violentes, se dissocient des méthodes violentes et de la poursuite de l’objectif lui-même (ne souhaitant partager aucun trait commun avec ceux dont ils condamnent avec véhémence les actes). Tous ceux qui auraient pu, par exemple, devenir végétariens, ne le deviennent pas en raison de cet effet pervers, qui fait in fine davantage encore de victimes animales. L’action violente qui sauve quelques individus ou retarde leur sacrifice de quelques jours a un impact immense sur la totalité : en voulant épargner quelques-uns, elle augmente le malheur de tous.

J.-B. Jeangène Vilmer se rattache au courant de l’utilitarisme de la règle (à distinguer de l’utilitarisme de l’acte qui ne prend en compte que les conséquences de l’action particulière) : il faut adopter la règle dont l’acception générale a les meilleures conséquences. La norme de l’agir se situe au niveau des conséquences par l’intermédiaire d’un code moral (et non directement, comme l’utilitarisme de l’acte). Pour distinguer clairement déontologisme, utilitarisme de l’acte et utilitarisme de la règle, Jeangène Vilmer prend un exemple : s’il s’agit de délibérer sur le choix de torturer ou non un terroriste dont on sait qu’il sait où se trouve la bombe qui va exploser, quelle sera la conclusion de chacun des partisans des trois théories ? Pour un déontologiste, l’impératif catégorique de ne jamais torturer quel que soit le contexte permet à la délibération de ne pas s’éterniser. Pour un utilitariste de l’acte, il est probable que le choix soit celui de la torture : les conséquences directes de l’action particulière de torturer le terroriste présentent des bénéfices supérieurs au mal commis (puisqu’il s’agit de sauver de nombreuses vies). Pour un utilitariste de la règle, il faut aller plus loin que les conséquences particulières, et examiner l’impact global, sur le long terme, de la pratique de la torture : dans cette mesure, il est raisonnable de penser qu’un code moral qui interdit la torture génère davantage de bonnes conséquences qu’un code moral qui la préconiserait.

J.-B. Jeangène Vilmer nous convie donc à étendre la sphère de la prévision : il ne faut pas se concentrer sur les conséquences limitées (ici et maintenant) de l’action au mépris de son impact certes lointain mais beaucoup plus étendu. Briser la vitrine du magasin qui vend de la fourrure peut avoir de bonnes conséquences immédiates : mais il s’avère que les conséquences globales, à long terme, sur le potentiel de la population à être convaincue par la légitimité de la défense des intérêts des animaux, soient extrêmement néfastes. Jeangène Vilmer s’oppose donc à la violence, non de manière dogmatique (comme les déontologistes) mais par conséquentialisme : selon lui, violer la règle selon laquelle il ne faut pas commettre d’acte violent a globalement de mauvaises conséquences. Il serait absurde de mener des actions qui nuisent davantage aux intérêts des animaux qu’elles ne les défendent. Jeangène Vilmer pointe donc l’incohérence du « terrorisme » animalier, qui loin de plaider en faveur de la cause qu’il prétend défendre, est le plus mauvais avocat qui soit, en dépit de ses bonnes intentions. On ne saurait évaluer la moralité de l’action à l’aune de l’intention de l’agent, si honorable soit-elle (faire cesser la violence perpétrée envers l’animal) : la longue-vue des conséquences est le critère essentiel. En somme, il s’agit de sortir de l’individualité de l’agent moral pour examiner l’incidence réelle de son action dans le monde.

Jean-Baptiste Jeangène Vilmer s’était déjà posé la question de la légitimité de la violence à l’occasion d’une chronique régulière, Éloge de la tolérance dans l’ECHO de la ligue ROC, parue de l’automne 2009 à l’été 2010. Vous pouvez lire plus spécifiquement l’article du numéro 80 (été 2010, page 2) ici.