La question de la violence posée par Helmut F. Kaplan

Kaplan, sans être aussi catégorique que S. Best, déploie peu ou prou la même argumentation :

L’argument historique

De nombreux cas juridiques et historiques, non seulement plaident en faveur d’une autorisation de l’usage de la violence, mais d’une héroïsation de l’acte violent. Ainsi l’individu qui assassine celui qui a tyrannisé, pendant de nombreuses années, tout le peuple qu’il a eu sa coupe, est reconnu comme le héros qui par son geste libérateur a sauvé la population d’un joug injuste.

L’argument de la destination

Il est différent de violenter quelqu’un pour se défendre soi-même contre l’injustice (cas de la légitime défense) et de faire usage de la violence pour autrui victime de l’injustice. Fondements éthiques pour une alimentation végétarienne, page 132 : « Il semble que l’on oublie la plupart du temps une distinction essentielle. La question de savoir pour qui je renonce à l’usage de la violence est déterminante. Quand je renonce à l’usage de la violence à l’occasion d’une injustice qui m’a été infligée à moi, ce n’est pas la même chose que lorsque c’est quelqu’un d’autre qui a subi cette injustice ».

Dans l’Émile, Rousseau argumente de la même manière en faveur de la distinction entre les germes de la justice et la justice morale véritable. Le petit enfant qui, par amour de lui-même, se met en colère lorsqu’il subit une punition imméritée et donc injuste, ne possède pas encore la vertu authentique de la justice, laquelle se définit comme la prise de conscience des injustices faites à autrui. Il convient de ne pas confondre le premier sentiment de la justice (qu’Émile a dès qu’il vient au monde, dans la mesure où il est doté d’un amour de lui-même[1]) du sentiment authentique de la justice (qui exige qu’Émile soit parvenu à un véritable renversement dans l’ordre des sentiments). Émile II, OC IV, page 329 : « Nos premiers devoirs sont envers nous ; nos sentiments primitifs se concentrent en nous-mêmes ; tous nos mouvements naturels se rapportent d’abord à notre conservation et à notre bien-être. Ainsi le premier sentiment de la justice ne nous vient pas de celle que nous devons, mais de celle qui nous est due ». Le sentiment du juste a bien le statut de principe : néanmoins le passage au stade moral proprement dit n’est pas un élargissement du premier niveau selon l’ordre de la genèse, mais un véritable renversement puisque la moralité authentique ne concerne pas le jugement des actions d’autrui par rapport à moi, mais l’estime de mes actions par rapport à celles d’autrui.

Kaplan reprend donc cette distinction et l’applique à l’usage de la violence, en montrant que la légitime défense est amorale (elle n’est ni bonne ni mauvaise d’un point de vue moral strict : me défendre moi-même, ce n’est pas faire preuve de vertu) tandis que l’usage de la violence dans le cas d’une injustice infligée à autrui peut être hautement moral, et est même susceptible d’être érigé en obligation morale si toutes les autres méthodes ont été inefficaces. Fondements éthiques pour une alimentation végétarienne, page 132 : « Quand je renonce à l’usage de la violence dans le cas d’une injustice infligée à autrui sans que cela me touche directement, ce n’est pas automatiquement une vertu. Il peut s’agir tout simplement d’une réaction de facilité et de lâcheté ; je renonce peut-être à la seule manière de lui venir en aide efficacement ».

L’argument antispéciste

Kaplan montre enfin que la condamnation de l’usage de la violence peut manifester le point de vue spéciste de celui qui la prononce. Fondements éthiques pour une alimentation végétarienne, page 133 : « Chaque fois que l’on pose la question de la légitimité de la violence, imaginons sérieusement que les êtres concernés ne sont pas des animaux, en l’occurrence des truites, mais des enfants. Réexaminons alors sincèrement et sans idée préconçue tous les arguments pour et contre cet usage de la violence ». Kaplan avance ainsi l’idée selon laquelle les raisons véritables pour lesquelles les pacifistes renoncent à la violence ne sont pas des raisons morales, mais reposent sur une distinction spéciste selon laquelle les animaux non-humains ne méritent pas qu’on fasse usage de la violence en leur faveur, tandis que les animaux humains exigeraient cet usage de la violence s’ils étaient victime d’une injustice semblable. Cette critique est néanmoins partielle, puisqu’il est entendu que de nombreux détracteurs de la méthode violente ne le sont pas en raison de leur spécisme : le renoncement à la violence peut aussi être le résultat d’un calcul fondé sur la fiction des conséquences probables qui pourraient résulter d’un tel usage de la force.


[1] Émile I, OC IV, page 286 : « Je n’oublierai jamais d’avoir vu un de ces incommodes pleureurs ainsi frappé par sa nourrice. Il se tut sur le champ, je le crus intimidé. Je me disais : ce sera une âme servile dont on n’obtiendra rien que par la rigueur. Je me trompais ; le malheureux suffoquait de colère, il avait perdu la respiration, je le vis devenir violet. Un moment après vinrent les cris aigus, tous les signes du ressentiment, de la fureur, du désespoir de cet âge étaient dans ses accents. Je craignis qu’il n’expirât dans cette agitation. Quand j’aurais douté que le sentiment du juste et de l’injuste fut inné dans le cœur de l’homme, cet exemple seul m’aurait convaincu ».