L’ambivalence du devoir de compassion chez Rawls

Dans Théorie de la justice, Rawls donne deux raisons pour lesquelles les animaux ne peuvent être inclus dans la théorie contractualiste : la première est que Rawls situe les conditions de possibilité de l’inclusion dans la sphère juridique et morale des animaux la rationalité et le sens de la justice, qu’il leur dénie. Par conséquent, si les devoirs de compassion et d’humanité ont bien le statut de devoirs directs et non indirects, ils ne peuvent fournir une extension de la théorie de la justice : les animaux ne sont pas des sujets de droit car la rationalité leur fait défaut.

Qu’entend Rawls par « devoir de compassion » ou « devoir d’humanité » ? En réalité, il opère une réduction du devoir de compassion à un devoir d’éprouver de la compassion. Cette réduction pose problème. Le devoir de compassion ne doit-il pas plutôt être entendu comme un commandement d’abstention des actes provoquant la souffrance pour laquelle nous éprouvons en premier lieu la compassion ?

Le devoir n’est pas dans le sentiment mais dans l’action commandée par le sentiment. Si les devoirs de compassion n’étaient que des devoirs d’éprouver de la compassion, le sentiment se suffisant à lui-même et se redoublant de manière stérile sans se porter vers une action qui le dépasse, alors cela signifierait que les choses ou l’état de fait pour lesquels nous éprouvons de la compassion ne seraient que des maux nécessaires sur lesquels nous n’aurions aucune prise, dont nous ne serions nullement responsables et qui ne ressortiraient pas de notre capacité d’action.

Parler de devoir de compassion à propos des animaux que nous mangeons et tuons (cette action ayant sa source dans une décision) relève donc d’une schizophrénie morale : comment l’agent de la faute pourrait-il éprouver de la compassion à l’endroit de la créature qu’il blesse volontairement et de manière contingente (l’action et l’abstention étant toutes deux possibles) ?

Pour Rawls, il semble donc que la compassion n’ait de sens qu’en raison de la relativité morale de l’action humaine : l’homme à la fois fait ce qu’il doit (manger les animaux est justifié) mais l’accomplissement de son devoir demeure entaché de négativité (ce qu’il doit n’est que le meilleur, et non le bien absolu). Il vaut mieux que l’homme mange les animaux (comparativement à : l’homme doit s’abstenir de manger les animaux), mais dans l’idéal (à quoi il faut renoncer au regard de la situation positive) il vaudrait mieux que l’homme ne cause pas de souffrance à l’animal sensible.

Le devoir de compassion signifierait alors cette ambivalence et permettrait de supprimer l’alternative en conciliant les deux aspects (le devoir de manger les animaux, et le devoir de ne pas faire souffrir les animaux) : éprouver de la compassion à l’endroit des créatures qu’on fait souffrir, c’est corriger en esprit l’action qu’on commet de fait, et c’est souligner la relativité morale de l’action, bonne en l’état, mais non absolument.

Le devoir de compassion donne une virginité morale à l’agent qui s’est risqué à exister dans un monde compromettant : la souffrance animale témoigne de la compromission de l’agent vertueux (et dont la vertu n’est pas menacée par les conséquences de son action), et la compassion à l’endroit de cette souffrance est le signe de la prise de conscience douloureuse du mal nécessaire qui s’ensuit de la bonne action.

La critique du mouvement de réduction par Rawls du devoir de compassion à une obligation de sentiment (et non d’action) ne peut donc que se faire par une remise en cause de ce prétendu devoir (ou du moins cette permission nécessaire) de manger les animaux.