L’anti de l’antispécisme : l’expression négative du positif

L’antispécisme, malgré sa dénomination négative, nous semble être une notion fondamentalement positive : si du point de vue de la langue, il apparaît comme ce qui vient contredire une réalité première (le spécisme), d’un point de vue moral il manifeste bien un principe. Le spécisme n’est que faussement premier : il ne l’est que de manière historique.

Ce fait de langage (l’antispécisme comme négation, le spécisme comme affirmation) est signifiant : il éclaire la condition humaine entachée de finitude et de fourvoiement. Pensons par analogie au Traité de la réforme de l’entendement où Spinoza montre que l’expression négative de l’infini est incorrecte : l’infini est en réalité positif et c’est le fini (le borné) qui est une négativité par rapport à l’infini. De la même façon, nous avons désigné une attitude foncièrement positive, l’antispécisme, par un terme négatif.

« Joignez à cela qu’ils sont constitués arbitrairement et accommodés au goût du vulgaire, si bien que ce ne sont que des signes des choses telles qu’elles sont dans l’imagination, et non pas telles qu’elles sont dans l’entendement ; vérité évidente si l’on considère que la plupart des choses qui sont seulement dans l’entendement ont reçu des noms négatifs, comme immatériel, infini, etc., et beaucoup d’autres idées qui, quoique réellement affirmatives, sont exprimées sous une forme négative, telle qu’incréé, indépendant, infini, immortel, et cela parce que nous imaginons beaucoup plus facilement les contraires de ces idées, et que ces contraires, se présentant les premiers aux premiers hommes, ont usurpé les noms affirmatifs. Il y a beaucoup de choses que nous affirmons et que nous nions parce que telle est la nature des mots, et non pas la nature des choses. Or, quand on ignore la nature des choses, rien de plus facile que de prendre le faux pour le vrai.»

Spinoza, Traité de la réforme de l’entendement et de la voie qui mène à la vraie connaissance des choses, Chapitre XI « La mémoire et l’oubli. Conclusion »

Nous pourrions interpréter ce choix comme un alibi : les hommes ont voulu justifier une attitude en elle-même injustifiable grâce au langage. Certes, le terme de spécisme n’est que l’œuvre propre des antispécistes (et en un sens ce sont les antispécistes eux-mêmes, comble du paradoxe, qui ont érigé en négativité leur propres convictions foncièrement positives) : cependant il est facile de remplacer le terme « spéciste » par les nombreux autres mots qui, quant à eux, trouvent bien leur origine dans les revendications spécistes : l’anthropocentrisme en étant le meilleur représentant. L’anthropocentrisme n’est pas qu’une théorie abstraite (la théorie ne faisant qu’expliquer et cautionner une réalité factuelle) mais un véritable acte de langage : il s’agit presque, pourrait-on dire, d’un énoncé performatif. Affirmer son anthropocentrisme, c’est accomplir de fait un certain nombre d’actions subsumées sous ce concept.

Pourquoi les antispécistes se sont-ils ainsi dénommés eux-mêmes de manière négative ? Cette appellation qui pourrait sembler maladroite (en tant qu’elle est un acte d’opposition plutôt que d’affirmation) provient de la puissance historique du spécisme : avant que d’affirmer, il a paru nécessaire de contrer. Les antispécistes se sont imaginés être des dissidents voire des opposants à la doctrine établie : ils n’ont pas voulu séparer le fait de dire la vérité à celui de nier le mensonge qu’ils dénoncent. Face à la force immense de l’anthropocentrisme et des actes qui découlent de la discrimination selon l’espèce (dont la consommation de la chair animale nous semble être le plus remarquable), les antispécistes n’ont qu’une voix faible et ténue : se serait-elle faite entendre au sein de la cacophonie du monde ? C’est pourquoi il a d’abord fallu s’aventurer sur le terrain adverse : au lieu de se contenter d’énoncer positivement leurs revendications, ils se sont efforcé de prendre en compte la position adverse afin d’en démontrer la faiblesse et le caractère injustifiable. Nous sommes en quelque sorte confrontés ici à une scène en tous points différentes à l’annonciation des vérités par le Christ : l’antispécisme est avant tout un combat (dont les moyens peuvent être pacifiques ou violents) contre une réalité historique dominante. Les antispécistes ne sont pas des prophètes ; ou plus précisément, leur prophétie se double d’une lutte qui apparaît comme indissociable de l’acte même de manifestation du vrai.