Le concept d’alibi

J’aimerais revenir sur la notion d’alibi. Qu’est-ce qu’un alibi ? Notons qu’il s’agit d’un adverbe latin signifiant ailleurs. Je cite mon dictionnaire étymologique (Editions de la Seine, collection Maxipoches Langues, 2006) : « Le mot a été importé dans la langue juridique médiévale (on parlait latin dans tous les tribunaux) pour désigner un argument prouvant qu’on était ailleurs que là où les faits se sont déroulés ». Le terme d’alibi partage la même origine que celui d’aliénation.

Et au fond, se trouver un alibi, n’est-ce pas se transporter ailleurs qu’où nous sommes et où ne voulons pas être ? L’alibi est ce qui me sauve (que cette salvation soit légitime, par exemple dans le cas où mon alibi me permet d’échapper à une condamnation pour un crime que je n’ai pas commis ; ou qu’elle soit la fuite d’un menteur et d’un lâche incapable d’assumer ses actes). Les alibis que j’ai analysés dans l’article sur les discours-alibi sont proprement des actes d’aliénations par quoi je crois ne plus être là où je veux cesser d’être : ne nous y méprenons pas, cette mise hors de cause n’est qu’illusoire. L’homme restera toujours sujet de ses actions : le je est ce dont je ne peux partir et les alibis, maigre consolation de l’homme malade de sa propre responsabilité, sont un ailleurs imaginaire. A prendre les jambes à son coup, l’individu est condamné à demeurer là où il s’enracine : ses liens ploient mais jamais ne se rompent.

Je voudrais souligner un dernier point que m’évoque le mot même d’alibi. Je pense à la pitié telle que la théorise Jean-Jacques Rousseau (j’y consacrerai un plus grand développement ultérieurement et c’est pourquoi je laisse de côté les problèmes qui se posent relativement à l’éthique animale chez Rousseau). Par la pitié, je me projette en autrui par l’imagination : je reconnais dans les êtres sensibles une souffrance qui pourrait me concerner. La pitié est donc en un sens un alibi, un transport vers un ailleurs : cet ailleurs, c’est l’autre.

L’ailleurs des tristes alibis dénoncés par Jeangène Vilmer consiste au contraire en un détournement du regard. Face à la souffrance de l’animal, je prends la poudre d’escampette. Je refuse d’imaginer le mal que je cause aux êtres sensibles ; ou plutôt, je l’imagine si bien qu’ayant du dégoût pour mes actes, il m’est nécessaire d’inventer égoïstement que ces maux n’existent pas. C’est pourquoi l’alibi manifeste un décentrement de deux manières.

Il est d’abord un décentrement en tant que je refuse de me donner le centre qui devrait pourtant être le mien (le centre qu’est l’autre dans la considération morale que je devrais avoir pour lui : centre qui n’est pas éloignement de moi-même, ou césure d’avec mon propre lieu, mais expansion qui tout en m’agrandissant ne me décentre pas).

Et il témoigne d’un second décentrement en tant que le retour vers moi-même que je croyais avoir effectué est fallacieux : par la création de l’alibi, je ne me retrouve pas mais je me perds. Je me perds car j’ai perdu ce qui m’est le plus cher : ma responsabilité et l’assomption en première personne de mes actes.