Le droit à la vie

Selon Frankena, « un organisme doit être plus que seulement vivant pour avoir un droit de continuer à vivre ». En ce sens, la vie se distribuerait tout au long d’une échelle, de ses plus bas degrés jusqu’à ses plus hautes manifestations. Le droit de vivre ne serait pas égal chez tous les êtres vivants, mais serait plus ou moins grand selon que cette vie est dotée de telle ou telle caractéristique (la sensibilité, la réflexion). La vie ne serait pas, de manière immanente, porteuse du droit de continuer à vivre. Ce droit à la subsistance ne serait que le fait d’une transcendance, celle des valeurs qu’un être, vivant parmi tous les autres, prétendrait donner ou refuser à la vie de tel ou tel autre vivant. Parce que la plante n’est pas douée de sensation, son droit à la vie serait plus faible que l’animal. Parce que l’animal non humain n’est pas capable de la réflexion humaine, son droit à la vie ne vaudrait rien en comparaison du droit à vivre de l’homme.

Je ne nie pas la différence qui existe entre le règne végétal, le règne animal et le règne humain (bien que l’homme soit un animal, je conçois qu’on puisse le considérer à part: et cela non pas en vertu de ses caractéristiques propres – elles ne sont pas si différentes de celles des animaux non humains -, mais parce que je fais moi-même partie de l’espèce humaine, et il est normal que je cherche d’abord à assurer ma propre subsistance et que je situe donc mes propres intérêts au-dessus de ceux des autres êtres). Je refuse simplement d’assigner un droit plus ou moins grand à la vie selon des critères que j’aurais moi-même décidé d’appliquer. Je pense que la plante que je tue pour me nourrir a autant droit de vivre que l’animal non humain que je refuse d’assassiner.

Si je fais le choix du végétalisme, ce n’est pas en vertu d’un droit de vivre moins grand, voire nul, que j’assignerais aux végétaux. Je considère seulement que, non seulement tous les êtres vivants ont le droit de continuer à vivre; mais que tous les êtres vivants ont le droit de ne pas souffrir. C’est pourquoi je sacrifie les plantes plutôt que les bêtes: je leur ôte la vie, mais au moins cette perte irrémédiable n’est-elle pas encore augmentée d’une souffrance.

C’est avec une grande humilité que je me nourris des végétaux et je suis sensible au choix de ceux (frugivores, fruitariens) qui se nourrissent exclusivement sans provoquer la mort de ces derniers: la cueillette me semble manifester un très beau rapport de l’homme à l’égard de la terre nourricière.