L’empathie : intuition immédiate versus sentiment construit

Au paragraphe 9 du Précis de théorie de l’histoire, Droysen assigne à l’impossibilité d’une éthique débordant l’humanité une cause précise : nous ne saurions comprendre les animaux, les plantes et les objets du monde inorganique. Du moins notre compréhension est-elle bornée et erronée : « Nous ne les comprenons qu’en partie, seulement d’une certaine façon – selon certains rapports, tels qu’ils nous semblent correspondre aux catégories de notre pensée ». Quand bien même nous voudrions comprendre pleinement ces êtres, nous en serions incapables : notre nature physico-morale fait que les phénomènes non humains ne se projettent qu’incomplètement en nous, ne nous offrant que des reflets vagues qui n’entretiennent aucune correspondance réelle avec nos propres mouvements internes.

Le cri d’un homme nous ébranle : « Percevant le cri de l’angoisse, nous ressentons l’angoisse de celui qui crie ».  Celui d’un animal nous laisse indifférent, car son cri ne saurait être d’angoisse, de terreur, de souffrance : ces qualifications qui font écho en nous ne sont appropriées qu’aux hommes. L’impossibilité de toute correspondance et même de toute proportionnalité entre l’homme et l’être non humain rend caduque l’idée d’une sympathie et donc d’une compréhension, laquelle est au fondement de l’éthique. Les rapports qui s’instituent entre ces deux types d’êtres sont trop fautifs et partiels pour qu’ils puissent rendre le premier attentif et sensible au sort du second : « Ne les comprenant [les animaux, plantes et objets du monde inorganique] et saisissant que selon ces rapports, nous n’hésitons nullement à les nier en tant qu’existences individuelles, à les disséquer, à les détruire, à en user et abuser ».

Au contraire, les manifestations humaines nous renvoient à notre propre individualité et font écho en nous : « Nous nous éprouvons dans un état de connaturalité et de réciprocité essentielles ». En somme, la réciprocité ne saurait se fonder ailleurs que dans le règne du semblable : des êtres par trop différents ne peuvent entretenir quelque rapport réciproque que ce soit. L’intériorité humaine ne peut s’adresser qu’à une autre intériorité : l’impersonnalité et même la non-individualisation des êtres non humains sont une limite de fait à la possibilité de l’éthique.

L’acte de la compréhension, qui combine une opération analytique déductive à une opération synthétique inductive, ne peut s’effectuer qu’entre deux sujets à la fois clos (« chaque moi individuel [est] clos en soi ») et ouverts (« chaque moi individuel [s’ouvre] dans ses manifestations à tous les autres). L’accès à l’autre moi-même (mon semblable) se fonde sur l’intuition de la totalité qu’il est, laquelle me permet tout à la fois de recomposer les infinis détails qui sont la matière de ce tout, et de concevoir à partir des détails fragmentaires qui me sont seuls offerts (son cri, son regard, son acte) le tout qu’il est.

Les êtres non humains ne m’offrent aucune intuition de ce genre, et c’est pourquoi je ne puis les comprendre : mon rapport à eux n’est pas analogue à un acte de création par lequel, tel un artiste qui intuitionne l’œuvre à venir, je recompose une totalité close et ouverte ; mais il est infécond car il m’est impossible de pénétrer leur âme (ce qui me permet, par un saut qu’il faudrait interroger, de conclure à l’absence de celle-ci). Je suis irrémédiablement fermé à eux.

Néanmoins, cette conception de la sympathie compréhensive comme intuition immédiate mérite d’être questionnée. Si l’on redéfinit la compréhension comme étant un sentiment indissociable d’une conception dont il faut établir la genèse, comme une émotion construite et non comme un instinct donné, la possibilité de l’éthique animale (voire du vivant, et même de l’inanimé) s’ouvre à nouveau. C’est ce que fait Rousseau dans l’Émile : la commisération n’est plus comme dans le Second Discours enfermée dans l’amour de soi, mais elle en est une dérivation dont il va falloir, patiemment, mettre en place les possibilités de l’effectuation. La pitié n’est qu’en puissance dans l’amour de soi : c’est l’éducation qui permettra d’aboutir, en ne s’arrêtant pas au détour nécessaire de l’amour-propre mais en le continuant et le renversant, à la sympathie qui me porte à ce qui n’est pas moi. La pitié est un sentiment infiniment modelable qui ne saurait être ramené à une simple intuition instinctive et immédiate. Je puis être l’auteur, au sens propre, de mon sentiment empathique : j’en fixe les bornes en mon nom.