Les fondements d’une théorie de la justice globale à partir de l’approche par les capacités

Nussbaum, Par-delà la compassion et l’humanité, justice pour les animaux non humains

Cet article trouve place dans un recueil de textes réunis par H.-S. Afeissa et J.-B. Jeangène Vilmer et  paru en mai 2010 : Philosophie animale. Différence, responsabilité et communauté. Le recueil est structuré en trois parties : « Humanité et animalité », « Ethique animale » et « La communauté des êtres humains et des animaux ». Le texte de M. Nussbaum (pages 224-268) clôt la deuxième partie et propose une transition efficace vers la troisième partie qui se propose d’analyser les modalités par lesquelles pourrait s’opérer une communauté juridique et morale entre humanité et animalité. En effet M. Nussbaum propose, à l’aune d’une exigence de justice globale, de transposer l’approche par les capabilités qu’elle a théorisée avec A. Sen à la question de la justice envers les animaux non-humains qui sont appréhendés comme des agents capables de se mouvoir en direction de leur bien propre. Les implications de cette transposition sont notamment, d’un point de vue théorique, la reconnaissance d’un certain nombre de capacités fondamentales aux animaux, et d’un point de vue pratique, la défense de la nécessité d’un engagement politique envers une réforme du traitement des animaux.

1. Critique du néo-contractualisme et de l’utilitarisme

Nussbaum commence par montrer l’échec 1) du néo-contractualisme kantien et 2) de l’utilitarisme quant à l’objectif d’un fondement de l’extension, au-delà de la barrière spécifique, du droit des animaux à mener une vie digne : c’est par la reconnaissance de ce que les animaux sont capables de mener une vie digne que l’on peut leur en céder légitimement le droit.

1.1. L’échec du néo-contractualisme kantien.

1.1.1.La position de Kant et de Rawls. Pour Kant, les animaux n’étant pas doués d’une valeur intrinsèque qui leur confèrerait une dignité personnelle ne peuvent être sujets mais seulement objets du devoir moral : les devoirs envers l’animal, notamment l’abstention du traitement cruel, sont des devoirs envers l’humanité ayant pour objet l’animal. C’est parce que l’homme est obligé envers l’autre homme, i.e. qu’il est en dette envers lui, qu’il doit un traitement digne à l’animal. Dans la Théorie de la justice, Rawls donne deux raisons pour lesquelles les animaux ne peuvent être inclus dans la théorie contractualistes : 1) Rawls situe les conditions de possibilité de l’inclusion dans la sphère juridique et morale des animaux la rationalité et le sens de la justice, qu’il leur dénie : les animaux ne sont pas des agents capables de poursuivre leur bien propre. Par conséquent, si les devoirs de compassion et d’humanité ont bien le statut de devoirs directs et non indirects, ils ne peuvent fournir une extension de la théorie de la justice : les animaux ne sont pas des sujets de droit car la rationalité leur fait défaut. 2) Si la fiction de la position originelle a une cohérence et une crédibilité, celle d’un contrat avec les animaux est dépourvue de toute vraisemblance et se heurte aux limites de l’imagination en raison du gouffre creusé par l’asymétrie de pouvoir entre l’homme et l’animal : un contrat est impossible en raison de l’inégalité irréductible des parties contractantes. Pour ces deux raisons, les animaux doivent donc être omis de la théorie de la justice.

1.1.2.Critique du kantisme et du néo-contractualisme.

Nussbaum montre que les théories contractualistes ne peuvent constituer la rationalité comme condition de possibilité de l’appartenance à la communauté morale et juridique que parce qu’ils ne disjoignent pas deux questions : 1) qui élabore les principes de justice ? et 2) pour qui les principes sont-ils élaborés ?  C’est en raison de cette confusion qu’ils peuvent refuser l’intégration, dans le groupe de ceux pour lesquels les principes de justice sont élaborés, des créatures qui ne peuvent participer à l’élaboration de ces principes. Mais la légitimité de la confusion de ces deux questions n’est pas démontrée : on peut très bien poser l’hypothèse suivant laquelle les individus peuvent élaborer des principes dont ils ne sont pas les bénéficiaires exclusifs.

Nussbaum formule ensuite deux critiques à l’encontre de la thèse de Rawls selon laquelle le traitement des animaux est seulement affaire de compassion et d’humanité (i.e. échappe au problème de la justice proprement dite). 1) Le sentiment de compassion a la propriété de ne pas impliquer la responsabilité d’un auteur qui puisse faire l’objet d’un blâme pour la vulnérabilité de la créature pour laquelle la compassion est éprouvée. Les sentiments de compassion ou d’humanité ont la spécificité de ne pas exiger pour celui qui les ressent d’endosser le statut d’auteur responsable d’une faute. 2) Rawls opère une réduction erronée du devoir de compassion à un devoir d’éprouver de la compassion : mais le devoir de compassion doit être entendu comme un commandement d’abstention des actes provoquant la souffrance pour laquelle nous éprouvons en premier lieu la compassion. Le devoir n’est pas dans le sentiment mais dans l’action commandée par le sentiment. Pour ces deux raisons, Nussbaum montre que la maltraitance des animaux soulève une question de justice, i.e. qu’il n’est pas seulement injuste de notre part que de maltraiter les animaux, mais que le bafouement de leurs droits fondamentaux constitue une injustice à leur endroit.

1.2. L’échec de l’utilitarisme. L’utilitarisme a le mérite de disjoindre les deux questions confondues par le néo-contractualisme : 1) qui élabore les principes de justice ? et 2) qui bénéficie de la justice ? Cependant il pêche par certains points.

1.2.1. Critique du classement par sommation. Le classement par sommation consiste à agréger de manière additionnelle les utilités des différents individus afin de produire un total unique. Nussbaum fonde sa critique sur 3 raisons : 1) l’addition de tous les biens ne permet pas une évaluation correcte des principes de justice, 2) en refusant l’idée de l’insubstituabilité des personnes, la théorie de la justice utilitariste s’interdit par le même coup d’invalider par avance (et non empiriquement et après coup) les conséquences fâcheuses (esclavage, traitement cruel, etc.) que le calcul conséquentialiste pourrait engendrer à l’endroit de certains individus, 3) certaines préférences sont adaptatives (i.e. non à l’initiative éclairée de l’individu mais du pouvoir qui les soumet).

1.2.2. Critique des théories substantielles du bien. Nussbaum formule 4 critiques : 1) la thèse d’une homogénéité et donc d’une commensurabilité du bien conduit à accepter un principe absurde de compensation des droits politiques fondamentaux les uns par les autres. Il faut admettre au contraire l’hétérogénéité et l’originalité qualitative des biens. 2) Promouvoir le plaisir au rang de fin unique conduit à négliger d’autres activités qui doivent aussi bien être valorisées. 3) L’utilitarisme de la préférence de P. Singer peut être critiqué : en comprenant la préférence comme un choix conscient, cette perspective s’interdit de penser l’ensemble des privations dont l’animal n’est pas conscient d’être frustré. 4) L’utilitarisme en général ne parvient pas à penser l’illégitimité de la mise au monde d’innombrables animaux instrumentalisés par les humains.

2. L’extension de l’approche par les capacités aux animaux : l’avantage de l’approche par les capacités

2.1. Nussbaum commence par rappeler l’intuition morale qui sous-tend l’approche par les capacités : le soubassement de cette perspective est l’idée d’une vie à la mesure de la dignité de la créature, c’est-à-dire d’une vie qui réponde aux besoins profonds et aux capacités fondamentales inhérents à l’individu. Une vie digne se définit comme une vie épanouie dans laquelle les capacités essentielles sont mises en œuvre et non gaspillées. Grâce à ce point de départ intuitif, l’approche par les capacités dépasse tant les théories néo-contractualistes que les théories utilitaristes :

-          l’approche par les capacités l’emporte sur le néo-contractualisme: elle ne confond pas la question de l’auteur de l’élaboration des principes (qui ?) et celle de leurs bénéficiaires (à l’intention de qui ?). En effet le règne de la justice qu’elle recherche s’applique à la totalité du monde : l’approche par les capacités prend en compte, dans un objectif de coopération sociale, la multiplicité des formes de vie existantes. L’attention morale ne doit pas être réservée à la dignité humaine mais doit s’étendre à la diversité des types d’épanouissement. L’approche par les capacités estime que l’humanité n’est pas le seul objet de respect, mais que l’émerveillement doit s’étendre à toutes les formes complexes de vie animale, toute activité ayant pour effet d’empêcher l’épanouissement des organismes vivants dignes faisant l’objet d’une réprobation morale En ce sens il y a deux gains de l’approche par les capacités sur le néo-contractualisme : 1) nous avons des obligations directes de justice à l’endroit des animaux, lesquels ne sont pas des êtres de second ordre ne pouvant bénéficier de nos égards que de manière dérivée (indirectement et postérieurement aux égards envers les humains). 2) les animaux ne sont pas seulement des objets de compassion qui seraient le support de nos devoirs, mais ont le statut de sujets de justice doués de droits.

-       l’approche par les capacités l’emporte sur l’utilitarisme : 1) car elle prend en compte l’individualité de la créature, ce qui lui permet de refuser sa subordination instrumentale à un agrégat plus grand, 2) car elle n’opère pas une réduction du bien au plaisir mais s’intéresse à l’éventail des activités poursuivies comme bien, ce qui lui permet de tenir compte de la finalité spécifique poursuivie par la créature

2.2. Nussbaum précise ensuite la compréhension de l’approche par les capacités appliquée aux animaux.

-          L’attention morale se porte-t-elle sur l’espèce ou sur l’individu ? L’approche par les capacités met au centre des engagements la créature individuelle et non pas l’espèce ; l’espèce n’est pas l’objet d’un souci de justice en tant que tel (ainsi les torts faits aux espèces n’ont-ils de sens que parce qu’ils se produisent au travers de torts faits aux individus).

-        Les niveaux de complexité importent-ils ? Il s’agit de comprendre quel type de différence est pertinent du point de vue de la justice. Nussbaum est à la fois d’accord avec la position utilitariste et avec celle de Rachels : 1) la sensibilité est bien la condition minimale de l’appartenance à la communauté des êtres dont les droits sont fondés en justice ; il n’y a pas de mal à la mise à mort d’êtres non sentants. 2) c’est bien l’épanouissement des capacités innées fondamentales qui revêt une signification morale : ainsi la forme de vie est-elle pertinente car elle détermine le type et le degré de tort qu’une créature peut subir, c’est-à-dire les capacités susceptibles de pouvoir être gaspillées.

-       L’appartenance à une espèce importe-t-elle ? La position de Nussbaum diffère de celle de l’utilitarisme et de Rachels qui défendent un individualisme moral : l’appartenance à l’espèce doit avoir une pertinence morale et politique. Il faut tenir compte de la norme spécifique qui est pour nous l’étalon permettant de juger de l’épanouissement de la créature. Ainsi doit-on nourrir des efforts importants pour qu’un enfant infirme puisse s’épanouir en tant qu’appartenant à l’espèce humaine (sans quoi son existence serait tragiquement disharmonieuse), au lieu que l’apprentissage du langage au chimpanzé ne relève nullement de la sphère des problèmes de justice fondamentale (l’épanouissement propre du chimpanzé ne serait pas entravé par l’abstention de cet apprentissage).

3. L’approche par les capacités ne se fonde pas sur un culte de la nature

Il s’agit pour Nussbaum de critiquer la tentation d’extraction de normes de la nature. L’approche par les capacités se distingue des théories environnementalistes et reprend à son compte l’argumentation de Mill dans La nature : la nature n’est pas moralement normative ; elle ne doit pas être laissée à elle-même car le juste doit supplanter le naturel. C’est à la raison qu’il revient d’entreprendre un travail d’évaluation pratique des torts susceptibles d’être faits aux animaux. S’agissant des torts perpétrés par les animaux eux-mêmes, la question de la prédation requiert un examen sous deux rapports : 1) les principes politiques peuvent inhiber la capacité à tuer de petits animaux mais 2) les principes politiques doivent permettre et encourager les prédateurs à exercer cette capacité dont ils ne sauraient être justement frustrés.

4. Défense d’un paternalisme attentif à la pluralité des formes d’épanouissement animales

De la même manière que la distinction entre devoirs positifs et devoirs négatifs n’est pas pertinente dans le cas des humains, elle ne vaut pas non plus pour les animaux pour deux raisons : 1) l’homme a placé sous sa dépendance directe de nombreux animaux dont il devient donc responsable et 2) les animaux non domestiqués restent captifs de l’emprise humaine dans la mesure où leur environnement et les conditions de leur existence se trouvent affectées par l’action de l’homme. Pour ces deux raisons, toutes les capacités animales exigent d’être positivement soutenues. Il ne s’agit pas seulement de s’abstenir de faire subir des torts aux animaux, mais de protéger positivement le bien-être animal dans la mesure où ce dernier se trouve directement menacé par l’homme.

La portée de nos devoirs positifs envers les animaux est cependant délicate à déterminer : comment les mettre en balance avec le respect de l’autonomie de l’animal ? Se pose le problème de l’ingérence de l’homme dans le mode de vie des animaux. Faut-il considérer les animaux sous le même statut que les enfants et les adultes infirmes mentaux ? Un traitement paternaliste leur est-il approprié ? Nussbaum montre qu’il convient de combiner deux principes : 1) il faut mettre au centre de l’attention la capacité, d’où un gouvernement paternaliste à l’endroit des animaux, 2) tout en respectant l’autonomie des animaux dans la poursuite de leur épanouissement. Le paternalisme défendu ici a la spécificité d’être attentif aux formes d’épanouissement différentes poursuivies par les espèces : il est par définition pluraliste.

5. Esquisse d’une législation animalière : quels principes politiques fondamentaux pour quelles capacités centrales ?

Par-delà les textes législatifs fondateurs de chaque Etat, ce sont les accords de la communauté internationale elle-même qui doivent inclure un engagement envers les animaux en tant que sujets de justice. Pour cela, Nussbaum s’attache à déterminer une liste ouverte (sujette à être complétée et amendée) des capacités animales centrales, qui sont en réalité les corollaires des capacités humaines.

1ère capacité : la vie. Nussbaum accorde à tous les animaux le droit de poursuivre leur vie, qu’ils aient un intérêt conscient à le faire ou non. Cependant elle justifie deux pratiques : 1          ) la prédation sans douleur et 2) l’élevage à fins alimentaires (sous la condition pour l’animal d’avoir mené une vie saine et de mourir de manière indolore). Cette justification s’appuie sur deux raisons : 1) les animaux mourront de toute façon dans la nature et 2) les animaux mourront de souvent plus douloureuse dans la nature. On peut émettre des réserves à la lecture de ces raisons : d’une part, on comprend mal pourquoi l’abattage des animaux (à moins qu’il ne se fasse dans leur extrême vieillesse) ne contreviendrait pas à la capacité d’avoir les moyens de vivre une vie d’une durée normale ; d’autre part, il apparaît difficilement justifiable que de comparer l’abattage à un acte d’euthanasie évitant noblement à l’animal les souffrances d’une fin de vie à l’état sauvage.

2ème capacité : la santé physique. Nussbaum reconnaît aux animaux un droit à la vie saine (santé, alimentation, espace de vie) qui doit, dans le cas où les animaux sont placés immédiatement sous le contrôle de l’homme, des mesures politiques précises.

3ème capacité : l’intégrité physique. Les animaux ont un droit les protégeant de toute violation de leur intégrité physique, sauf si celle-ci est légitimée par une discipline conduisant leurs capacités propres à leur point d’excellence. La distinction entre capacités propres (i.e. capacités qui sont authentiquement celles de l’animal) et capacités qui ne le sont pas permet à Nussbaum de disqualifier toute violation de l’intégrité de l’animal qui s’appuierait sur la volonté de faire advenir chez l’animal des capacités qui ne lui sont pas appropriées.

4ème capacité : les sens, l’imagination et la pensée. Il convient de s’interroger sur les choix et les domaines de liberté qui sont les plus importants pour chaque espèce animale, afin de leur offrir une multiplicité d’opportunités susceptibles de leur permettre d’exercer une large gamme de leurs activités caractéristiques (qu’il y ait ou non chez l’animal un intérêt conscient pour l’octroi de ces bénéfices).

5ème capacité : les sentiments. Les animaux ont le droit de vivre une vie affective décente, i.e. qui soit appropriée à leurs besoins émotionnels spécifiques. Il convient de leur donner l’opportunité de développer des liens affectifs avec des objets et des individus.

6ème capacité : la raison pratique. Il s’agit de déterminer pour chaque espèce animale si elle dispose d’une capacité d’élaborer un projet de vie ; dans le cas où cette capacité d’autodétermination réflexive existe, il faut la protéger et l’encourager par des mesures politiques spécifiques.

7ème capacité : l’affiliation. La capacité à l’affiliation a deux dimensions : 1) une dimension interpersonnelle : les animaux doivent avoir le droit de recevoir des opportunités de nouer des relations gratifiantes avec les autres (humains ou non humains) ; 2) une dimension publique : les animaux ont le droit de ne pas être exposés à une discrimination humiliante et d’être considérés comme des êtres dignes ; pour cela, des mesures politiques internationales doivent être prises qui accordent aux animaux le statut juridique d’êtres dignes (que cette attribution fasse sens pour eux ou non).

8ème capacité : le rapport aux autres espèces. De la même manière que les hommes, les animaux ont le droit d’avoir un souci des autres espèces et du reste du monde naturel. A cette fin, il faut tâcher de former un monde interdépendant où toutes les espèces seraient susceptibles de tisser des relations de coopération et d’entraide.

9ème capacité : le jeu. Tous les animaux sensibles doivent bénéficier de mesures politiques destinées à leur permettre de s’adonner à des activités récréatives.

10ème capacité : le contrôle de son propre environnement. Les animaux ont droit de contrôler 1) leur environnement politique : ils doivent être traités avec justice et doivent bénéficier de droits directs, de manière analogue aux enfants qui peuvent être représentés en justice et 2) leur environnement matériel : les animaux ont le droit de disposer d’une intégrité territoriale (analogue au droit de propriété pour l’homme).

6. Le caractère indépassable du conflit entre les capacités

Le conflit entre la protection des capacités pour les humains et la protection des capacités pour les animaux (i.e. le conflit entre la défense du bien-être humain et celle du bien-être animal) ne peut être résolu selon Nussbaum. On ne peut pas faire advenir un monde où toutes les capacités peuvent être garanties aux humains comme aux animaux. Nussbaum fonde cette thèse sur l’étude de deux cas : 1) celui de l’alimentation et 2) celui de l’expérimentation animale, qui selon elles cristallisent cette impossibilité d’une conciliation de la protection des capacités humaines et animales.

Le cas de l’alimentation. Nussbaum, semble-t-il sans tenir compte des études menées sur le végétalisme et sans se justifier plus avant, estime que le passage pour l’humanité à une alimentation végétarienne pourrait s’avérer dommageable.

Le cas de l’expérimentation animale. Nussbaum estime nécessaire la pratique de l’expérimentation animale (celle-ci ayant une utilité cruciale pour la vie et la santé des humains et des animaux) tout en reconnaissant son caractère tragique et notre culpabilité à l’endroit des animaux. C’est pourquoi Nussbaum réclame le respect de six conditions pour améliorer le sort des animaux de laboratoire : 1) la recherche doit être réellement nécessaire, i.e. en relation avec une capacité humaine centrale, 2) il faut privilégier l’usage des animaux dont le degré d’organisation biologique est moindre afin de leur faire subir moins de torts, 3) il faut améliorer les conditions de vie des animaux de laboratoire, 4) il faut faire disparaître toute brutalité psychologique dans leur traitement, 5) il faut s’abstenir de faire du tort à un animal pour des motifs futiles, 6) il faut développer des méthodes expérimentales permettant de ne pas faire appel aux animaux (notamment simulation sur ordinateur). Au lieu que le devoir de compassion apparaissait chez Rawls comme stérile et inactif, il se donne ici dans son versant actif : notre culpabilité nourrie à l’endroit des animaux de laboratoire doit conduire, dans la mesure du possible, à une transformation des conditions de leur traitement. Nussbaum pense la cohérence d’un paradoxe apparent : il est juste de faire ce pour quoi nous nous sentons cependant coupables.

7. Vers une justice globale

L’approche par les capacités offre donc un modèle au principe d’une théorie de la justice globale, i.e. requérant l’inclusion des êtres qui n’appartient pas à notre espèce dans la sphère des sujets de justice.