L’éthique animale et la question de l’art

Marco Evaristti, Helena
Marco Evaristti, Helena

Le texte qui suit a son origine dans la lecture d’un article[1] de J.-B. Jeangène Vilmer, et constitue une suite d’interrogations et d’objections à l’argumentation qui y est menée. Je ne citerai pas le texte de Jeangène Vilmer lui-même afin de rester la plus générale possible, mais on peut s’y reporter pour disposer plus précisément de la source dont je suis partie. Ce que je vais écrire pourra paraître polémique, dans la mesure où je ne suis pas d’accord avec ce qui est dit (ou du moins avec ma lecture – peut-être fautive – de ce qui est dit) dans l’article de Jeangène Vilmer. Mon intention n’est cependant pas de me situer en porte-à-faux avec aucun des théoriciens de l’éthique animale (quelque différentes leurs positions soient-elles), puisque ce blog n’a aucune prétention philosophique systématique mais se propose seulement 1) de faire des comptes-rendus de lecture et 2) d’exposer quelques interrogations à leur sujet, qui ne présument nullement d’une rupture ou d’une défiance à l’égard de leur auteur, bien qu’elles supposent des divergences à la marge.

Dans cet article consacré à la question éthique de l’exploitation animale dans l’art contemporain, J.-B. Jeangène Vilmer, après avoir écarté le courant abolitionniste pour lequel le problème appelle une réponse univoque et sans appel (l’utilisation d’animaux quelle qu’elle soit est condamnée), consacre le corps de sa réflexion à la résolution d’un certain nombre d’interrogations qui s’ensuivent de l’acceptation du principe selon lequel l’art peut s’emparer (mais dans quelle mesure, et avec quels couvre-feux) de l’animal. Les conditions auxquelles semble parvenir l’auteur, dans une perspective utilitariste, ne regardent pas à l’œuvre en tant quelle, mais à ses conséquences : ainsi l’art est-il légitimé quoi qu’il fasse de l’animal dont il a fait son matériau, à condition que ses effets soient salutaires. Il en irait même d’un devoir de l’art que d’être libre, cette liberté ne supportant aucune entrave quelle qu’elle soit. Ainsi ne saurait-il être question d’imposer à la pratique artistique des limites éthiques a priori, et on ne pourrait condamner l’artiste qu’après coup, lorsque les conséquences de son œuvre sur la société pourront être justement évaluées.

Jeangène Vilmer prend l’exemple de la performance de l’artiste danois Marco Evaristti, pour laquelle les spectateurs-acteurs sont invités à appuyer ou non sur le bouton de dix mixeurs exposés, remplis d’eau et contenant chacun un poisson rouge. Jeangène Vilmer prend en compte à la fois

1) l’intention de l’artiste (cette intention étant supposée claire et objective – ce qui est en soi problématique, car cela revient à penser l’œuvre comme véhiculant un message, et non comme pure expérience esthétique indépendante de toute proposition que l’œuvre pourrait véhiculer), laquelle serait donc de mettre à l’épreuve le visiteur dans son choix délibératif (va-t-il ou non appuyer sur le bouton ? va-t-il s’accorder un droit de mort sur l’animal ? On pense tout de suite aux expériences célèbres dans lesquelles des participants sont invités à appuyer sur la manette délivrant des décharges de courant électrique dirigées vers leur binôme).

2) les conséquences de la disposition de l’œuvre sur l’espace commun, laquelle pourra (mais ce n’est qu’une éventualité) instituer un changement dans la conscience et la pratique collectives. Ainsi Jeangène Vilmer conclut-il en affirmant la fécondité de la provocation artistique pour l’éthique animale : si le citoyen est amené à remettre en question son rapport à l’animal, alors « le jeu en vaut la chandelle », et la liberté de l’art (condition pour qu’émerge ce type de performances qualifiées de fécondes) doit être défendue coûte que coûte.

A la lecture de cette argumentation, j’ai plusieurs remarques :

1. On peut penser que le sacrifice d’un individu au bénéfice d’un nombre exponentiel d’autres individus est un mal nécessaire dont les conséquences sont si salutaires qu’il en va jusqu’à changer de nature pour être un véritable bien. Ainsi Mill dans L’Utilitarisme[2] souligne-t-il que le sacrifice de soi, non en tant qu’il serait à lui-même sa propre fin, mais qu’il se propose par ce renoncement même d’accroître la quantité de bonheur qui existe dans le monde, est un acte admirable. C’est pourquoi on peut penser que le sacrifice de quelques poissons rouges en tant qu’il est susceptible de mener la conversion de millions d’individus au végétarisme est vertueux. L’état si imparfait du monde qui est le nôtre semble légitimer que l’on sacrifie absolument son propre bonheur afin de servir le bonheur des autres. Mais il n’en va pas du tout de la même chose dans le cas de la performance artistique de Marco Evaristti : l’individu poisson rouge n’est nullement consentant, mais c’est l’artiste qui s’en empare et parle en son nom propre, s’accaparant un droit au sacrifice qui ne peut être que celui du poisson rouge, et non celui de son porte-parole (qui n’est ici que son tortionnaire). J’ai parlé du sacrifice animal dans un autre article, évoquant l’empathie d’un singe à l’égard de son compagnon de cellule, empathie allant jusqu’à se laisser mourir de faim pour ne pas faire souffrir l’autre : on est bien loin de ce cas de figure avec l’œuvre provocatrice du danois, puisque le poisson rouge loin de consentir à son sort le subit indubitablement.

2. Se placer du point de vue des conséquences seules me semble pernicieux. Certes, il est possible qu’une performance artistique fondée sur la mise à mort d’un animal ait des effets salutaires, qui sans justifier l’acte qui l’initie, en neutralise en quelque sorte les attributs condamnables (c’est le point de vue de l’expérimentation animale à finalité médicale, que je ne partage pas). Mais dans ce cas, doit-on aller jusqu’à encourager le meurtre d’humains en vue d’un plus grand bien ? Puisque le sacrifice du poisson rouge est susceptible de mener à l’arrêt ou au ralentissement de l’exploitation animale, doit-on permettre qu’un artiste mette en scène la mort réelle d’un humain afin que les hommes cessent de s’entretuer ?

Notes :

[1] « Animaux dans l’art contemporain : la question éthique », Jeu. Revue de théâtre, 130, mars 2009, p. 40-47. Je n’ai pas eu accès à l’article tel qu’il est publié, mais à sa version officieuse mise à disposition par l’auteur sur son site jbjv.com. Toute citation n’est donc pas exacte.

[2] John Stuart Mill, L’Utilitarisme, PUF, Paris, 1998, pages 47 et suivantes.