L’éthique animale, procès fictif et accusés imaginaires ? Réponse à un commentaire

Une courte réponse à un commentaire très intéressant, que je retranscris ci-dessous:

Commentaire de Kus

Merci pour votre blog : essayer de penser une éthique animale me semble être un défi de grand intérêt. Je souhaiterais néanmoins me faire l’avocat du diable, en formulant une objection à votre démarche. Je ne veux témoigner d’aucune hostilité vis-à-vis de vos positions : mon intérêt est strictement théorique.

Vous parlez d’alibis. En sont-il véritablement ? Il y a alibi dès lors qu’il y a réponse à une accusation ; et que l’accusation elle-même est fondée, sans quoi il n’y a pas lieu de chercher à se disculper. L’alibi est interne au procès. Celui qui est accusé sans fondement, répond en dehors de tout procès, donc ne présente pas un alibi, mais parle seulement parce qu’il est sommé de le faire.

Or, ce dont vous faites la liste, et que vous appelez alibis, ne constitue, me semble-t-il, que l’ensemble des réponses que nous pourrions faire à des questions du type : « pourquoi maltraitez-vous les animaux ? », « pourquoi les mangez-vous ? », etc., questions par lesquelles vous nous interpellez, et non questions que nous nous posons.

Mon intention n’est pas de vous opposer mon droit à ne pas penser. Ne pas penser est un fait, et sans doute un fait dangereux. Je dis simplement qu’il y a du sens à demander : « est-il légitime de faire du mal aux hommes ? », car les hommes on construit ensemble les conditions de ce sens ; mais il n’y a pas toujours de sens à demander : « est-il légitime de faire du mal aux animaux ? ». Je puis bien être affecté par cette dernière question, comme par la première, mais elle ne peut pas avoir de sens pour celui qui ne vit pas avec des animaux.

Ce que je veux suggérer, et qui me semble constituer une grande difficulté de l’éthique animale en général, est que les arguments que vous réfutez afin de défendre ces éthiques sont en fait les réponses à des questions dont vous préjugez qu’elles doivent être posées. Contre toute éthique animale, je pourrais toujours répondre : « je n’ai pas à apporter d’argument, car la condition des animaux m’est totalement indifférente ». Je vous mets au défi de trouver un seul argument montrant que l’on doit être concerné par les questions d’éthique animales. Autrement dit, vous construisez un ennemi imaginaire ou théorique en contraste avec lequel une éthique animale prend, de manière illusoire, une épaisseur.

Cela revient à dire que vous préjugez tout simplement qu’il y a quelque chose comme des éthiques animales. Qu’il y en ait, direz-vous, est un fait : il y a des livres. Mais ce que je veux dire est que l’existence de telles éthiques est gratuite, parce qu’elles ne répondent pas à des problèmes que tout homme peut éprouver, mais seulement que certains ont construit. L’éthique animale est quelque chose de similaire à la connaissance des Anges, à ceci près que nous sommes certains les animaux existent. Vous allez me dire qu’affirmer qu’un problème doit être ancré dans la « nature humaine », pour qu’il soit sensé d’essayer de le résoudre, relève de l’anthropocentrisme. Je vous répondrais qu’en ce cas, c’est toute la philosophie qui est anthropocentriste. Par ailleurs, il faudrait montrer en quoi l’anthropocentrisme est gênant dans le cas précis qui nous occupe, au lieu de le présupposer tel. A près tout, jusqu’à preuve du contraire, c’est l’homme qui écrit de la philosophie, pas les animaux, et il l’écrit pour l’homme.

En conséquence, et si mon objection est juste, le discours éthique animal ne peut pas relever d’une réflexion désintéressée (sauf à prouver qu’il y a une cause animale, et pas seulement des problèmes théoriques gratuits, dont j’aurais toujours le droit de m’extraire, par une légitime indifférence). Il relève bien plutôt du discours performatif. C’est pourquoi l’éthique animale ne pourrait jamais s’affranchir d’une tonalité militante. Et comme philosophie, elle est intrinsèquement problématique, ce qui inviterait à l’aborder sous l’angle de la méta-éthique.

A nouveau, j’espère ne pas vous avoir semblé hostile, et j’attends avec impatience vos remarques.
Bien à vous,
Kus

Réponse

Vous dites que les questions éthiques n’ont de sens à être posées que pour ceux qui s’interrogent en première personne. En somme l’éthique animale serait un débat interne à la communauté des personnes ayant développé une certaine sensibilité et une certaine réflexion particulières et n’ayant aucune légitimité à être discutées par la sphère politique dans son ensemble. Qu’ils en discutent seuls et laissent donc ceux à qui ces questions ne font surgir qu’indifférence et perplexité tranquilles ! S’interroger sur les normes d’un rapport de l’homme à l’animal ne vaudrait que pour ceux qui ont développé cet intérêt spécifique, et il serait à la fois vain et envahissant de sommer ceux qui ne ressentent ni culpabilité ni inquiétude morale de répondre à une telle accusation sans fondement. Les individus sans scrupules n’ont pas à répondre de reproches qu’ils ne se font pas eux-mêmes dans leur for intérieur.

Les difficultés et les limites qui me semblent pouvoir être objectées à votre position sont les suivantes :

1) A-t-on toujours conscience de mal agir ? Suffit-il de ne pas se sentir coupable pour n’avoir à répondre de rien ? Votre position m’apparaît excessivement confiante en une naturalité et une innéité du sentiment moral. Ce dernier n’a-t-il pas plutôt besoin de se construire, et souvent en opposition à soi-même et à des croyances premières ? Ne peut-on apprendre à avoir des scrupules ? Dès lors, il est légitime que ceux qui en ont tâchent de les éveiller chez les autres. C’est d’ailleurs souvent ainsi que sont rendues possibles les grandes révolutions sociales : peine de mort ou esclavage n’ont pu être abolies que parce qu’une minorité a rendue sensible la majorité au caractère essentiel de la réflexion sur des questions qui, de prime abord, n’avaient pas de sens pour elle.

2) Vous dites qu’il n’existe aucun argument fondant la légitimité d’un intérêt, pour tous, des questions d’éthique animale. Si j’ai bien compris, la raison en est que seuls ceux qui « vivent avec les animaux » peuvent percevoir l’intérêt de cette question. Je répondrais alors que la vie humaine intègre en son sein le rapport à l’autre animal. Le seul fait que l’homme s’en nourrisse atteste l’existence de ce rapport, quand bien même il serait indirect (nous avons plutôt rapport à l’animal mort que vivant). Dès lors que l’expérience nous impose de nous rapporter à un objet, n’est-il pas légitime de nous interroger sur les modalités de ce rapport ?