Notre devoir envers les animaux implique-t-il le droit de faire usage de la force ?

La capacité à vivre et à souffrir des animaux en fait des sujets de justice au même titre que les hommes : nous avons des devoirs envers eux à mesure de leurs droits (droit à vivre, droit à ne pas souffrir en premier lieu). Dès lors, le non-respect de ces droits exige d’agir afin de corriger cette imperfection. La vertu exigible des agents moraux consiste à tenter de rétablir (dans un geste qui ne peut être qu’asymptotique) cet ordre normatif idéal au sein duquel tous les droits de chacun sont observés.

L’action morale ne doit cependant pas se mouvoir en direction du seul objectif de restituer son droit à celui dont la dignité est bafouée : elle est également assujettie à la contrainte de ne pas nuire aux droits essentiels d’un autre individu dans le même temps qu’elle agit pour le bien du premier. En somme, l’action morale doit être cohérente et ne pas ôter à Pierre ce qu’elle a rendu à Paul ; elle sombrerait dans l’absurdité et jusque dans l’immoralité si les conséquences auxquelles elle aboutissait étaient plus mauvaises que l’imperfection première du monde à laquelle elle tente de remédier. L’agir moral ne doit donc pas se soucier seulement de la pureté de son intention, mais encore et surtout examiner si l’état du monde à laquelle il aboutit est meilleur que le précédent.

Cette contrainte se spécifie encore : la situation du monde ne doit pas être globalement meilleure, mais aucun sujet de justice ne doit se voir spolié de ses droits au terme de l’action. Il faut donc viser le mieux, non seulement pour le tout, mais pour chaque partie du tout. L’arithmétique à laquelle doit se plier l’agent pendant sa délibération doit considérer la valeur propre et impondérable de chaque sujet de justice : il faut donc préférer l’inaction à l’action qui favoriserait le bien du tout au détriment du mal de la partie (cette partie fût-elle infiniment petite au regard du tout).

Cette condition à laquelle il faut assujettir l’action peut sembler obéir à la logique du pire, et conduire à l’impuissance face aux plus grands scandales : néanmoins elle seule permet de respecter la dignité de chaque individu (fût-il le plus grand criminel au monde) et d’interdire l’instrumentalisation de toute personne par une autre (fût-ce pour une fin éminemment louable, par exemple sauver toutes les potentielles victimes de l’assassin).

En outre, l’impuissance n’est que relative, puisqu’elle s’applique aux actions qui bafouent les droits d’autrui, et non aux actions commises par soi sur soi-même. Il s’agit en effet de comprendre la moralité comme excentrée par rapport à soi : la moralité n’implique pas la revendication de son propre droit, mais seulement la reconnaissance des droits d’autrui. Cela ne signifie pas que l’individu n’ait aucun droit : mais son droit lui vient du dehors et il ne peut le réclamer en son nom. Dans cette mesure, il n’y a aucun devoir pour soi-même à rester en vie ou à ne pas souffrir, et il est éminemment moral de choisir de souffrir et de mourir afin de conduire à la maximisation du bien du tout (sans qu’aucune partie ne subisse de préjudice).

Prenons un exemple : un traitement vient d’être trouvé pour soigner une maladie grave ; il faut néanmoins l’expérimenter afin de tester son innocuité, mais cette expérimentation fait courir le risque de la souffrance voire de la mort de l’individu sur lequel elle porte. Que faire ? Plusieurs options se présentent :

-          Instrumentaliser un individu (animal ou humain) pour tester de force le traitement: l’état général du monde sera meilleur, mais une infime partie (à savoir l’individu en question) verra son état empirer. Cette option n’est donc pas légitime.
-          Choisir de se sacrifier et s’offrir comme support de l’expérimentation : l’état général du monde est meilleur, et aucune partie n’est lésée. En effet, tout préjudice ne peut se comprendre que comme contrainte subie : ici, le sacrifice est volontaire.
-          Ne rien faire : l’état du monde empire. Chaque agent moral est coupable d’une faute morale, mais personne ne peut exiger de l’autre qu’il se sacrifie. Il faut alors en rester à un statu quo.

Revenons plus spécifiquement à la question de la violence : nous nous demandions s’il pouvait être légitime de faire usage de la force pour rétablir les droits des animaux. En vertu du raisonnement exposé ci-dessus, il n’est pas légitime de léser un sujet de justice au profit d’un autre, ou même de tous les autres. Il est donc interdit, par exemple, de tuer un poisson rouge dans l’espoir que ce meurtre symbolique favorisera le passage au végétarisme de toute l’humanité (pour plus détails, lire ici). La seule violence possible est celle que le sujet de justice commet sur lui-même (elle s’abolit alors en tant que violence) : dans ce cas unique, l’exercice de la force n’est plus dommageable puisqu’aucune lésion n’est opérée. Bien évidemment, cette « violence » doit être morale, c’est-à-dire qu’elle doit se faire en vue de la maximisation du bonheur du tout (sans minimisation du bonheur d’aucune des parties) : comme il est infiniment improbable que le suicide d’un défenseur des animaux conduise à l’amélioration de l’état du monde (et plus particulièrement du bien-être animal), l’abstention est la solution qu’il faut préférer. Cette abstention n’est relative qu’aux actions susceptibles de léser un sujet de justice : elle ne doit donc pas conduire à l’inaction totale. Dans cette mesure, toutes les actions de type dialogique et persuasif sont à privilégier.

Note: il s’agirait de généraliser l’éthique du don et du sacrifice telle qu’elle existe par exemple au niveau du don d’organes: nul ne dispose du droit de contraindre quelqu’un à donner son rein pour sauver une vie, ce qui n’implique pas que l’agent moral n’ait pas le devoir, pour lui-même, de faire ce don. Je pense également aux actions de type jeûne politique (cf. Théodore Monod qui jeûnait pour faire pression contre le nucléaire), dans lesquelles l’individu, par anticipation des conséquences possibles de son action, se sacrifie pour le bien du tout. Le sacrifice de soi ne se limite heureusement pas au suicide: d’autres modalités d’action comme le don (à propos du don, un ouvrage excellent de Peter Singer: Sauver une vie : Agir maintenant pour éradiquer la pauvreté) sont possibles.