Pourquoi j’ai mangé un oeuf

Dans la première partie, chapitre III de son livre Éthique animale, Jean-Baptiste Jeangène Vilmer expose les grandes directions qui jalonnent le débat philosophique contemporain en éthique animale : l’utilitarisme (Singer), le déontologisme, la théorie des droits ou abolitionnisme (Regan, Francione), l’intuitionnisme (Saptonzis, Clark), le pragmatisme (Light et McKenna), l’éthique du care (Luke) et l’approche par les capacités (Nussbaum). Je reviendrai dans un autre article à une définition claire de chacune de ces positions.

C’est la partie consacrée à l’utilitarisme de Singer qui m’intéresse ici (se reporter aux pages 71-78 de l’ouvrage, que je me contente de restituer et de gloser). La position de Singer est la suivante : les humains et les autres animaux sont égaux non de fait mais de droit ; leur égalité n’est pas descriptive (elle ne reflète pas le réel) mais prescriptive (elle relève d’une règle que nous nous donnons, d’un devoir moral auxquels nous choisissons librement d’obéir). Il s’agit d’une égalité de considération, plus précisément de considération des intérêts. Tout intérêt commun est égal : « Un intérêt est un intérêt quel que soit l’être dont il est l’intérêt ». Singer opère alors une comparaison entre le spécisme, le racisme et le sexisme : de la même manière que le spéciste considère inégalement des intérêts communs de deux êtres en raison de leur différence d’espèce (l’intérêt à ne pas souffrir du cochon sera alors considéré comme inférieur à l’intérêt à ne pas souffrir de l’homme), le raciste considère inégalement les intérêts communs de l’homme noir et de l’homme blanc (ainsi l’intérêt de l’homme noir à choisir les représentants de son pays sera nié, tandis que l’homme blanc aura le droit de vote) et le sexiste considère inégalement les intérêts communs de l’individu masculin et de l’individu féminin.

Il faut bien entendu distinguer entre, d’une part l’égalité de considération, d’autre part l’égalité de traitement : « Une considération égale pour des êtres différents peut mener à un traitement différent et à des droits différents ». Ainsi, le même intérêt au bien-être du cochon, de l’enfant ou du perroquet n’exige pas le même traitement : ces trois êtres partagent la même aspiration au bien-être bien que le contenu de ce bien-être diffère. Par exemple, le bien-être de l’enfant exige qu’il aille à l’école ; le bien-être du cochon implique qu’il ait un espace suffisant, une nourriture satisfaisante et la compagnie de sa famille ; le bien-être du perroquet exigera un tout autre traitement. Il faut donc se garder de toute compréhension absurde de cette égalité de considération : les antispécistes sont raisonnables et ne militent pas pour le droit de vote des fourmis, tout simplement parce que l’égalité de considération de l’intérêt de la fourmi par rapport aux intérêts communs d’autres espèces implique qu’il faille définir le contenu de cet intérêt. L’intérêt à ne pas souffrir de l’homme n’est pas exactement l’intérêt à ne pas souffrir de la fourmi (et vice-versa) : la fourmi par exemple ne souffre pas selon les mêmes modalités et pour les mêmes raisons que l’homme. L’égalité de considération des intérêts doit donc être précédée par un grand travail de définition de chaque intérêt selon chaque espèce, voire selon chaque individu (plus l’on « monte » dans l’échelle de l’évolution, plus l’individualisation de chaque être est importante et plus ses besoins se précisent et deviennent particuliers : la culture vient se surajouter à la nature).

Je m’arrête là dans le commentaire des pages 71-73 de l’ouvrage de Jeangène Vilmer, car ces quelques concepts me sont suffisants pour appuyer mon propos. Comme le titre de l’article l’indique, je compte en effet évoquer le problème de l’œuf. Partons tout de suite de la distinction développée ci-dessus entre égalité de considération, et égalité de traitement. La poule a intérêt à ne pas souffrir ; elle a aussi intérêt à vivre .

Comme Singer – mais je le développerai ailleurs -, je pense que l’intérêt à vivre est plus grand chez l’homme que chez les espèces « inférieures ». Je cite Frankena : « Je n’arrive pas à comprendre dans quel sens la pure vie soit intrinsèquement bonne ou mauvaise ; […] un organisme doit être plus que seulement vivant pour avoir un droit de continuer à vivre. Sa vie doit avoir, ou être capable d’avoir, certaines autres qualités, comme la conscience, le plaisir, etc. ». Jeangène Vilmer pose la distinction intéressante de l’individu et de la personne dotée d’une vie non seulement biologique (atemporelle, vivant dans l’instant et le présent pur) mais aussi biographique (c’est-à-dire douée d’une certaine temporalité). Il définit les personnes comme des « êtres rationnels et conscients d’eux-mêmes comme des entités distinctes qui possèdent un passé et un futur ». Les animaux sont pour la plupart doués, à divers degrés, de ce caractère « personnel » : cependant, je ne crois pas être anthropocentriste en affirmant que l’espèce humaine possède cet attribut de la personnalité à un degré extrêmement poussé.

Reprenons notre propos : la poule a donc intérêt à vivre et à ne pas souffrir. La consommation par l’homme (ou par d’autres espèces, ou même par des membres de sa propre espèce) de ses œufs ne me semble pas relever de la négation de ces deux intérêts. Il faut cependant distinguer entre le droit et le fait : de droit, la consommation des œufs de la poule n’implique pas forcément qu’on la fasse souffrir ou qu’on la tue. De fait, la quasi-totalité (99%) des poules sont tuées ou soumises à un traitement douloureux afin que les hommes puissent consommer des œufs.

Quelles sont les conditions qui doivent être réunies afin que la consommation des œufs ne se fasse pas au détriment du bien-être et de la vie de la poule ?
1) L’œuf consommé ne doit pas être fécondé : autrement, ce serait attenter à la vie d’une poule en devenir. En revanche l’œuf non fécondé n’est rien d’autre qu’une parcelle de matière qui n’est pas « sujet-d’une-vie », concept que je développerai dans un autre article. C’est un problème qui mériterait une plus grande attention et je ne fais que l’évoquer ici: il me semble probable (à confirmer) que le bien-être de la poule n’est pas dégradé si elle est élevée sans coq (et donc sans possibilité de se reproduire: les œufs ne seraient alors jamais fécondés). Il faut se prémunir du danger de l’anthropomorphisme: ne prêtons pas aux animaux des désirs qui ne sont pas les leurs. L’intérêt de l’humain à fonder une famille (en dehors de l’instinct de survie, et donc de procréation afin de perpétuer l’espèce) n’existe peut-être pas chez la poule (ainsi, lui ôter la possibilité d’avoir des relations sexuelles avec un coq ne reviendrait-il pas à la rendre fondamentalement malheureuse).
2) Le bien-être des poules doit être respecté. Ce bien-être doit être strictement défini : c’est là le travail des zooligistes et des éthologistes, qui sont à même d’appréhender le comportement animal et d’en définir les structures. De manière volontairement imprécise (n’ayant pas encore accédé aux travaux de ces spécialistes), notons que la poule doit avoir une nourriture correcte (c’est-à-dire adaptée), d’un espace suffisamment grand et doté de toutes les caractéristiques du terrain nécessaires (végétation, arbres, nature du sol, etc.), et de la compagnie des autres membres de son espèce.
3) Il ne doit pas y avoir de mort non naturelle, tant en amont (les poules élevées ne doivent pas être issues d’un tri préalable où les poussins mâles auraient été évincés) qu’en aval (elles ne doivent pas être sacrifiées mais doivent s’éteindre naturellement).

Partant de ces quelques résultats, il est évident que l’élevage tel qu’il se pratique aujourd’hui est défaillant :
- Dans le cas de l’élevage intensif, tant le bien-être de la poule que sa vie font l’objet d’une négation totale (cette négation légitimant des pratiques de torture)
- Dans le cas de l’élevage extensif, si le bien-être de la poule est grosso modo respecté (bien qu’il puisse être encore davantage considéré : mais ce n’est là qu’une question de degré, et la progression est tout à fait possible), sa vie ne l’est aucunement : en amont, un tri génocidaire a lieu (les poussins mâles mourant étouffés ou écrasés), et en aval les poules vieillissantes sont également évincées pour entrer dans la filière de la viande.

Je ne vois qu’une objection de fait à la consommation des œufs : la réalité de l’élevage telle qu’elle se présente à nous. En droit, je ne crois pas que l’abstention de cette consommation ait des raisons éthiques : elle ne se légitime que par des raisons pragmatiques (j’y reviendrai, mais notons dès maintenant : la volonté de cohérence et de clarté vis-à-vis des omnivores, le risque de la banalisation de la consommation des œufs et par là le danger d’un élevage industriel afin de satisfaire les désirs d’une population humaine grandissante). C’est pourquoi, dès lors que je rencontre une situation où le bien-être et la vie de la poule sont respectés, je ne vois pas de raison morale pour refuser de manger des œufs. Cette situation se présente très rarement en raison de l’omniprésence d’une réalité qui nie le droit à ne pas mourir et le droit à ne pas souffrir de l’animal. Ce constat triste et pessimiste ne doit pas occulter des possibilités plus heureuses.

Ceci nous amène vers un autre débat (qui fera l’objet d’un article distinct) : celui qui oppose les partisans d’une domestication raisonnée et raisonnable de l’animal (dont je suis), à ceux qui prônent la maintenue de la totalité des animaux non-humains dans un règne sauvage et séparé de l’humain (auquel cas la consommation d’oeufs devient extrêmement improbable, la possibilité de trouver un œuf abandonné dans la nature et non fécondé se présentant de manière très aléatoire).