S’abstenir au nom du risque ?

L’approche abolitionniste considère que tout commerce entre animaux humains et non-humains se place sous l’égide du doute : quand bien même l’humain aurait les meilleures intentions du monde, son rapport aux êtres n’appartenant pas à son espèce est par nature risqué. Sa supériorité lui confère un pouvoir dangereux qui, certes peut être endigué, limité et renfermé dans de justes limites, mais constitue cependant toujours une menace : l’histoire a par trop signifié les dérives de l’impérialisme de l’homme. C’est pourquoi la domestication est condamnée : s’il faut prendre soin des animaux existants, il convient de les stériliser pour que l’espèce disparaisse.

Cette stigmatisation du rapport animal/homme témoigne d’une méfiance extraordinaire à l’encontre de l’homme. Ce soupçon porté sur notre espèce s’explique aisément : mais est-il pour autant justifié ? Faut-il tirer des horreurs de l’histoire des impératifs ? Est-il légitime de considérer le fait comme porteur d’une loi ? Je pense que la réponse ne peut pas être univoque, et qu’il est nécessaire de considérer, pour chaque usage, les conséquences pour les animaux. Les animaux voués à la consommation (alimentaire, ludique, vestimentaire, etc.) sont effectivement, dans leur immense majorité, les victimes des humains bourreaux. Pour eux, il est utile d’éradiquer ce type de domestication tout entière au profit de l’homme, sans attention aucune à leurs intérêts propres.

Mais en est-il de même pour les animaux de compagnie ? Pour Francione, la réponse doit être la même : les sévices ne sont pas comparables mais l’intention de l’homme est identique, puisqu’il s’agit toujours de s’approprier un bien meuble dont on dispose entièrement. Cette intention prend racine dans le pouvoir qu’à l’homme de mettre à sa merci la quasi-totalité des êtres vivants. Ce pouvoir ne peut être aboli : c’est donc son actualisation qu’il faut interdire. Le raisonnement est le même que celui qui est mené au sujet de la prolifération nucléaire : puisque nous ne pouvons mettre un arrêt à l’esprit d’invention de l’homme, c’est au niveau non de la maîtrise de cette puissance qu’il convient d’agir.

Comme le montre H. Jonas dans Le principe responsabilité (préface), « le Prométhée définitivement déchaîné […] réclame une éthique qui, par des entraves librement consenties, empêche le pouvoir de l’homme de devenir une malédiction » : une malédiction « pour lui », ajoute Jonas ; nous devrions dire ici : une malédiction pour les animaux. Le pouvoir humain s’inverse en menace pour les animaux non humains : pouvoir et menace sont indissolublement liés. C’est pourquoi il est nécessaire, pour contrer cette formidable puissance impérialiste, de se donner une loi d’abstention, un impératif non pas de modération (car il serait trop tentant alors d’aller au-delà des limites que nous nous sommes fixés), mais d’interdiction pure et simple. L’homme ne doit jamais laisser libre cours à son désir de commerce avec l’animal non humain : voilà la conclusion à laquelle semble mener l’abolitionnisme.

Mon avis est que cette argumentation manifeste une prétention extraordinaire de l’homme : elle ne laisse aucune part à la volonté, au désir et à l’intention de l’animal non humain. Elle présume que toute domestication est unilatérale et que l’animal est toujours un esclave entre les mains de son maître ; elle suppose que tout rapport entre deux êtres, s’il veut être juste, ne doit exister qu’entre des individus égaux ; qu’il est impossible de se rapporter à plus petit que soi sans que soit implicitement présente une volonté d’appropriation, d’exploitation, d’abus d’autrui.

Elle s’oppose à une autre conception du rapport qui comprend ce dernier comme un lien qui n’est pas entrave, et qui considère la relation comme un enrichissement réciproque entre deux êtres infiniment différents. Prôner l’abolition absolue et définitive de tout rapport entre l’homme et les autres animaux, c’est perdre deux choses essentielles : l’altérité de l’animal duquel on se coupe, et la confiance en la bonté et en la vertu de l’homme.