Steven Best, Violence versus terrorisme spéciste

Invité par E. Utria et D. Chauvet dans le cadre de la rencontre internationale Jusqu’où défendre les animaux ?, Steven Best a défendu la thèse selon laquelle la méthode de l’action violente (beaucoup plus complexe que sa caricature n’en laisse paraître) pour mener le combat de la libération animale est légitime, et a prononcé de vives critiques à l’encontre de l’argument pacifiste qui condamne l’action militante directe.

Il a tout d’abord centré son propos sur la notion de guerre : l’exploitation généralisée des animaux n’est pas un simple conflit ou une lutte entre les humains et les animaux dont les premiers seraient vainqueurs, mais une véritable guerre qui tait son nom. C’est même la guerre la plus ancienne menée sur cette planète : notre monde est saturé de violence, la première d’entre elle étant celle perpétrée par une seule espèce contre des milliers d’autres espèces (et partant contre l’homme lui-même : la guerre contre les autres se retourne contre soi-même). Steven Best oppose à ce constat l’accusation qui lui est faite (il est considéré comme terroriste et a été banni à vie du territoire anglais pour le crime que constituent ses discours) : s’il est terroriste et violent, comment faut-il qualifier les actes commis sur les autres formes de vie par l’homme? Le terrorisme qu’il met en œuvre n’est-il pas une simple réponse au système premier de terreur qui régit les relations entre humains et non-humains ? Steven Best renvoie ses contradicteurs à leur inconséquence.

Steven Best est ensuite passé à une analyse critique du pacifisme, qu’il a rapproché de la passivité (pacifism>passivity) et de la pondération, tout en refusant néanmoins de le réduire simplement à l’inaction, puisqu’il reconnaît que les pacifistes sont d’accord avec le fait de contrevenir à la loi positive, et donc d’amener la société à un progrès. Cependant, le pacifisme est défectueux : car en écartant tout recours à la violence, il se prive de ressources à la fois nécessaires et légitimes en tant qu’elles sont efficaces. Son objection contre le pacifisme tient donc à la restriction méthodique qu’il s’assigne, à la faveur d’un pluralisme (pluralism) plus à même d’être à l’origine du changement. Steven Best entend maximiser les chances de victoire par la synthèse des méthodes, lesquelles ne doivent nullement se contredire et s’empêcher les unes les autres, mais au contraire s’entraider : violence et non violence ne sont pas antithétiques ou antagonistes mais complémentaires dans la mesure où elles sont mises au profit du même objectif (la libération des Noirs, des femmes ou des animaux). Il ne faut pas opposer pacifisme et violence, mais pacifisme dogmatique et pluralisme ouvert. Steven Best ne s’oppose à la théorie pacifiste que dans la mesure où celle-ci se veut bornée et dogmatique, faisant de la non-violence son impératif ne souffrant aucune exception. La seule méthode efficace et légitime doit être pluraliste, c’est-à-dire mettre en jeu diverses forces.

Steven Best rappelle par exemple que beaucoup de personnes dites non violentes (Gandhi, Martin Luther King) ont obtenu que leur cause soit entendue grâce au soutien d’actions violentes commises par leurs adjuvants. En outre, de nombreux conflits n’ont pu être gagnés que par une coopération de techniques non-violentes et violentes. Ce ne sont pas les seuls chants des hippies qui ont octroyé des droits aux Noirs, mais c’est grâce à une méthode pluraliste au sein de laquelle la violence a eu une part non négligeable (Black Panthers notamment). Le pacifisme seul (i.e. non pluraliste) échoue (par exemple la lettre de Gandhi à Hitler) là où le pluralisme fait ses preuves : quand le pacifisme ne marche pas, il est nécessaire d’expérimenter d’autres tactiques. Il est immobilisant et vain d’être lié à un dogme ou à un principe : il convient de vaincre à tout prix (by any means necessary) dans une guerre juste, et ce en faisant marcher ensemble différentes forces.

En définissant l’exploitation animale comme une véritable guerre, Steven Best entend défendre l’idée selon laquelle, cette situation étant donnée, tous les moyens sont envisageables, et partant la violence. Mais qu’est-ce que la violence ? Steven Best la définit comme l’acte intentionnel d’infliger une souffrance ou un dommage à un autre être vivant et sentant. Faire souffrir les animaux est donc un acte violent. Il convient de ne pas être trop vague en définissant la violence : la violence n’est ni l’intimidation, ni la menace, ni la destruction de biens matériels pour Steven Best. Ce n’est pas être violent que fermer une porte avec fracas ; ce n’est pas non plus être violent que de libérer des animaux sans faire aucun mal à un être sentant. Les actes terroristes extrêmes comme l’attentat du 11 septembre 2001 détournent notre attention d’une violence beaucoup plus quotidienne et donc moins visible : la terreur réelle est celle des abattoirs et des élevages. Il faut toujours définir la violence en contexte : en soi, aucun acte ne peut être qualifié de violent. Ainsi l’action de pousser brusquement quelqu’un peut-elle être violente dans le contexte d’une rixe, et non-violente si mon action vise à sauver une personne d’une collision mortelle avec une voiture.

Que faire face à cette violence ? Le pacifisme est un moyen peu efficace : les grandes industries ne changeront pas leurs pratiques en étant persuadées par de beaux arguments, mais parce que leurs profits seront en chute, que des dommages seront infligés à leurs biens, et que les cages des animaux qu’ils persécutent seront vides. Les lobbys sont trop puissants : ils ne répondent pas à la persuasion mais à la force et à la pression. Dans cette mesure, libérer les animaux d’un laboratoire relève d’une guerre juste et nécessaire, et non d’une violence réelle.

Steven Best analyse deux arguments contre la violence. Le premier est un argument de principe : la violence est mauvaise en elle-même, quelles que soient les conséquences bonnes ou mauvaises qui en découlent. Le second argument porte sur les conséquences : toute méthode violente a de mauvaises conséquences sur le combat pour la libération animale lui-même, notamment en donnant mauvaise réputation aux défendeurs de cette cause. A la première objection, Steven Best rétorque qu’il faut se passer de toute règle figée et dogmatique : il faut tout comprendre en contexte. Il existe certains cas où la violence est nécessaire et acceptable, et où elle est quelque chose qu’on applaudit et non qu’on condamne. A la seconde objection, Steven Best répond que, loin d’avoir inéluctablement de mauvaises conséquences, l’action violente est le plus souvent utile puisqu’elle sauve les animaux qu’elle libère. Quant à l’opinion publique qui réprouverait ces pratiques, elle ne doit pas peser dans la balance : ce qui compte le plus n’est pas l’opinion du plus grand nombre ou l’image publique, mais la libération concrète des animaux en attaquant les corporations. Les actes concrets, tels que la fermeture d’un laboratoire, valent toujours mieux que l’opinion publique qui n’agit qu’indirectement et moins efficacement selon Steven Best. Il vaut mieux se concentrer sur les actes concrets, même si bien sûr, toutes choses par ailleurs égales, avoir l’opinion de la majorité de son côté n’est pas inutile.

Steven Best a ensuite procédé à une comparaison afin de montrer en quoi la violence, habituellement acceptée dans certains cas de la vie quotidienne, est frauduleusement dénoncée lorsqu’elle est mise en œuvre par des corpuscules appelés à tort de terroristes. Prenons l’exemple d’un chien maltraité par son maître : mon voisin bat son chien, le prive d’eau et de nourriture, le laisse dehors qu’il neige ou qu’il vente. Pourrai-je être qualifié de violent si, après avoir appelé la police qui ne veut rien faire, les refuges qui affirment que ce n’est pas là leur problème, et que, profitant de l’absence de mon voisin, je libère le chien et le donne à un ami qui pourra mieux s’en occuper ? Il est évident que non : la majorité des gens louera cette action et ne qualifiera pas celui qui a agi ainsi de terroriste et d’homme violent qu’il faut mettre en prison : au contraire, sera moralement condamné celui qui, sous la coupe de la loi, affirmerait que ce n’est pas là son affaire et qu’il n’a pas à attenter à la propriété de quelqu’un d’autre. Pourtant, cette action de libération est illégale : elle n’en est pas moins acceptée voire soutenue par la majorité. Celui qui ne fait rien, bien qu’il soit non-violent, contribue à la violence déjà en place. Pourtant, l’individu qui libèrera des animaux d’un laboratoire n’est pas encensé mais appelé de terroriste : il n’y a selon Steven Best aucune différence de nature entre ces deux situations, lesquelles doivent donc logiquement appeler des jugements identiques. Celui qui libère les souris de leurs cages de laboratoire n’est pas plus terroriste que celui qui sauve son chien des mauvais traitements de son maître : dans les deux cas, il s’agit de défendre des innocents.

Steven Best a pour terminer appelé l’homme à la responsabilité qui est la sienne : l’homme représente les droits des animaux dès lors que ceux-ci sont incapables de se défendre en leur nom propre. Nous avons la responsabilité de faire ce que les animaux feraient s’ils en avaient la possibilité : nous devons incarner et représenter le droit des animaux sans défense à l’auto-défense (self-defense, légitime défense). La légitime défense est un droit qui n’est remis en cause que par les pacifistes radicaux, mais qui est reconnu par la majorité des gens : si le pacifiste ne se défendra pas face à celui qui l’attaque, l’homme du commun se pense fondé à riposter et à préserver son intérêt face à l’agresseur. Protéger les animaux, ce n’est pas être violent mais mettre en œuvre une légitime défense extensive (extensionnal self défense), c’est-à-dire étendue au-delà des limites de mon être propre, au bénéfice de ceux qui n’ont pas la possibilité de revendiquer leurs intérêts. De même que l’adulte doit parler au nom du bébé violenté qui ne peut se défendre, l’homme a l’obligation de venir au secours de l’animal sans défense torturé : nous représentons les intérêts de ceux qui n’ont pas les moyens de se faire entendre (enfants humains mais aussi animaux). Nous ne devons pas adopter le point de vue du tortionnaire qui abuse des animaux qu’il s’est appropriés (i.e son prétendu droit à la propriété de ses biens), mais celui de l’animal souffrant qui ne peut clamer son droit à la vie : il faut regarder ce que son regard nous dit, c’est-à-dire la souffrance immense qu’il endure et dont il ne veut que réchapper. Celui qui sauve les animaux n’est pas un terroriste mais se bat pour un monde en paix ; il n’est pas plein de haine mais rempli d’amour et de compassion. La méthode violente n’est pas une fin en soi mais vise à arrêter la violence initiale à laquelle elle ne fait que répondre, et selon Steven Best le plus efficacement.

Note: la communication de S. Best s’étant faite en anglais, et ma maîtrise de la langue n’étant pas parfaite, quelques erreurs ont pu se glisser dans ce compte-rendu.